Lettre 18

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Lettre 18

de Blyenbergh à Spinoza

1664



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Autres œuvres


Au très célèbre

B. d. S.

Guillaume de Blyenbergh



Monsieur, et ami inconnu,

Je viens de lire attentivement, et plutôt deux fois qu’une, votre Traité, ainsi que son Appendice, récemment publié. Il me conviendrait mieux que ce soit à d’autres plutôt qu’à vous que je dise la solidité que j’y ai trouvée et le plaisir que j’en ai retiré : je ne peux pourtant vous cacher que plus je le relis avec attention, plus il me plaît, et j’y remarque toujours quelque chose dont je ne m’étais pas aperçu auparavant. Cependant, pour ne pas paraître flatteur* [1] dans cette lettre, je ne veux pas trop admirer l’autheur* : je sais que les dieux vendent tout au prix d’efforts. Mais pour ne pas vous retenir plus longtemps dans l’étonnement, je vais vous dire qui est cet inconnu et comment il se fait qu’il prenne la liberté de vous écrire : c’est quelqu’un qui, mû par un désir pur et sincère de vérité, dans cette vie brève et fragile, s’applique à s’établir dans la science, autant que notre intelligence le permet ; quelqu’un qui s’est fixé comme but, pour rechercher la vérité, rien d’autre que la vérité même ; quelqu’un qui, par la science, s’efforce de s’acquérir non les honneurs ou les richesses mais la vérité nue et l’apaisement [2] comme effet de la vérité ; qui prend plaisir, parmi toutes les vérités et les sciences, à aucune plus qu’aux métaphysiques, sinon à toutes, du moins à une partie d’entre elles ; et qui trouve toute la délectation de sa vie à y passer ses heures de loisir et ses moments perdus. Mais personne n’est aussi heureux et ne s’adonne autant à l’étude que, j’en suis convaincu, vous vous le faites, et donc personne n’est parvenu à la perfection où vous êtes déjà parvenu, je m’en rends compte à votre ouvrage. Pour le dire en un mot, c’est quelqu’un que vous pourrez connaître plus intimement s’il vous plaît de vous l’attacher à un point tel que vous découvriez et quasiment perciez ses pensées.

Mais je reviens à votre traité. Si j’y ai trouvé beaucoup de choses qui flattaient le palais au plus haut point, certaines aussi s’offraient qui étaient difficiles à digérer, et il ne serait pas juste qu’un inconnu vous présente des objections, d’autant que j’ignore si elles seront bien reçues : voilà pourquoi je vous préviens, et vous demande s’il m’est possible – si les soirées d’hiver laissent du temps et si cela vous plaît de répondre aux difficultés que je trouve encore dans votre livre – de vous en transmettre quelques-unes ; à la condition expresse cependant que je ne vous empêche pas de vous consacrer à des choses plus utiles et plus agréables, parce que je ne désire rien plus intensément, selon la promesse faite dans votre livre, qu’une explication et une édition plus complètes. Je vous aurais bien témoigné ce que je vous confie en vous saluant en personne plutôt que par la plume et le papier ; mais ignorant où vous habitez, et une maladie contagieuse et ma fonction m’en ayant empêché, j’ai remis cela à un autre moment.

Mais pour que cette lettre ne soit pas complètement vide et parce que en même temps je suis mené par l’espoir de ne pas être désagréable, je ne vais vous proposer qu’un seul point : un peu partout tant dans les Principes que dans les Pensées métaphysiques vous affirmez – soit que vous expliquiez un sentiment personnel, soit Monsieur Descartes*, dont vous enseignez la philosophie – que créer et conserver sont une et même chose (ce qui est tellement clair pour ceux qui ont mis leurs pensées en ordre qu’il s’agit même d’une notion première), et que Dieu a créé non seulement les substances [selfstandicheden] mais aussi les mouvements [bewegingen] dans les substances, c’est-à-dire conserve non seulement les substances dans leur état par une création continue, mais aussi leur mouvement et leur tendance [pooginge, conatum]. Dieu, par exemple, non seulement agit en sorte que l’âme, par la volonté et l’opération (il est égal comment vous l’appelez) immédiates de Dieu, existe plus longtemps et persévère dans son état, mais encore il est cause en ce qu’il se comporte de même façon envers le mouvement de l’âme, c’est-à-dire tout comme la création continue de Dieu agit en sorte que les choses durent plus longtemps, ainsi la tendance, ou mouvement, des choses, pour la même raison, a lieu dans les choses, puisque, hors Dieu, il n’y a aucune cause de mouvement. La conséquence en est donc que Dieu n’est pas seulement cause de la substance de l’âme mais encore de chaque tendance ou mouvement de l’âme que nous nommons « volonté », comme vous l’affirmez çà et là : cette assertion semble avoir pour conséquence ou qu’il n’est rien de mal dans le mouvement ou volonté de l’âme, ou que Dieu lui-même opère immédiatement ce mal. Car tout ce que nous appelons « mal » se fait à travers l’âme, et conséquemment découle immédiatement de Dieu et, de la même façon, avec son concours. Par exemple, l’âme d’Adam veut manger du fruit interdit, il se fait donc, selon ce qui a été dit plus haut, non seulement que cette volonté d’Adam découle de Dieu, mais encore, comme on va le montrer tout de suite, qu’il veut d’une façon telle que cet acte interdit d’Adam – en tant que Dieu mouvait non seulement sa volonté mais aussi en tant qu’il la mouvait d’une certaine façon – ou en soi n’est pas un mal, ou que Dieu lui-même, semble-t-il, a opéré cela que nous appelons « mal ».

Ni vous ni Monsieur Descartes* ne me semblez résoudre ce nœud en disant que le mal est un non ens* [non-être] auquel Dieu ne concourt pas : d’où procédait en effet la volonté de manger ou la volonté des diables à l’orgueil ? Car puisque la volonté – comme vous nous le faites justement remarquer – n’est pas quelque chose de différent de l’âme elle-même, mais qu’elle est tel ou tel mouvement, ou tendance, de l’âme, pour tel ou tel mouvement elle aura besoin du concours [medewerkinge] de Dieu ; mais maintenant le concours de Dieu, tel que je le comprends à partir de vos écrits, n’est rien d’autre que déterminer une chose de telle ou telle façon par sa volonté ; conséquence : Dieu concourt également à la volonté mauvaise, en tant qu’elle est mauvaise, et à la bonne, en tant qu’elle est bonne, c’est-à-dire la détermine [determineert]. Car la volonté de Dieu, qui est cause [oorsaeck] absolue de toutes les choses qui existent tant dans la substance que dans la tendance [conatu], est aussi, semble-t-il, cause première de la volonté mauvaise en tant que mauvaise. Ensuite, en nous aucune détermination de la volonté ne se fait que Dieu ne l’ait connue de toute éternité [eeuwicheit] ; autrement, s’il ne la connaissait pas, nous établirions de l’imperfection [onvolmaecktheit] en Dieu ; mais comment Dieu l’a-t-il connue sinon à partir de ses décisions ? Ergo* ses décisions sont cause de nos déterminations, et ainsi la conséquence semble être que la volonté mauvaise ou n’est pas quelque chose de mal, ou que Dieu est cause immédiate de ce mal et l’opère. Et ici la distinction des théologiens sur la différence entre l’acte et le mal adhérent à l’acte ne peut avoir place, car Dieu a décidé et l’acte et le mode de l’acte, c’est-à-dire Dieu non seulement a décidé qu’Adam mangerait, mais encore que nécessairement il mangerait contre l’ordre prescrit. D’où encore une fois la conséquence, semble-t-il : ou l’acte d’Adam de manger contre la prescription n’était pas un mal, ou Dieu a opéré ce même mal.

Voilà, cher Maître [waerde Herr, vir clarissime], ce que pour le moment je ne peux percevoir dans votre Traité : car les deux extrêmes de l’alternative sont durs à établir [statuere]. Mais, de votre jugement perspicace et de votre travail, je m’attends à une réponse qui me satisfera, et j’espère dans mes lettres suivantes vous montrer combien je vous serai redevable. Soyez persuadé, cher Maître, que ces mots n’ont d’autre cause que la recherche studieuse de la vérité : je suis libre, astreint à aucune profession, je vis d’un honnête commerce, et le temps qu’il me reste je le consacre à tout cela. Je vous prie humblement de ne pas mal accueillir mes difficultés ; si vous avez l’intention d’y répondre, chose que je désire ardemment, écrivez à […] que je suis et demeure,
Monsieur,

Votre très dévoué serviteur
G. d. B.


Dordrecht, le 12 décembre 1664


  1. Les termes et expressions en italiques suivis d'un astérisque sont en latin ou en français dans le texte néerlandais original.
  2. gerustheyt (tranquillitas) : ce terme disparaît chez Appuhn qui traduit : « Il veut, par la science, parvenir non aux honneurs et aux richesses, mais à la possession seule de la vérité qui en est en quelque sorte l’effet. »


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