Pensées métaphysiques/Première partie/chapitre III

De Spinoza et Nous.
Version du 7 janvier 2017 à 14:58 par Henrique (discuter | contributions)
(diff) ← Version précédente | Voir la version courante (diff) | Version suivante → (diff)
Aller à : Navigation, rechercher


Pensées métaphysiques


Baruch Spinoza


Première partie, chapitre III :
Du nécessaire, de l'impossible, le possible et le contingent




Sommaire

Ce qu’il faut entendre ici par affections.

Après cette explication de la Nature de l’être, en tant qu’il est un être, nous passons à celle de quelques affections de l’être ; où il est à noter que nous entendons ici par affections ce que Descartes a ailleurs désigné par attributs (dans la partie I des Principes, article 52). Car l’Être, en tant qu’il est un être, ne nous affecte pas par lui-même, comme substance ; il faut donc l’expliquer par quelque attribut sans qu’il s’en distingue autrement que par une distinction de Raison. Je ne peux donc assez m’étonner de l’excessive subtilité d’esprit de ceux qui ont cherché, non sans grand dommage pour la vérité, un intermédiaire entre l’Être et le Néant. Mais je ne m’arrêterai pas à réfuter leur erreur, puisque eux-mêmes, quand ils essaient de donner des définitions de telles affections, se volatilisent entièrement dans leur propre vaine subtilité.


Définition des affections.

Nous poursuivrons donc notre affaire en disant que les affections de l’Être sont certains attributs sous lesquels nous connaissons l’essence ou l’existence de chaque être, de laquelle cependant il ne se distingue que par une distinction de Raison. De ces affections j’essaierai d’expliquer ici quelques-unes (car je n’assume pas la tâche de traiter de toutes) et de les distinguer des dénominations qui ne sont des affections d’aucun être. Et d’abord je parlerai de ce qui est nécessaire et impossible.


De combien de façons une chose est dite nécessaire et impossible.

Une chose est dite nécessaire et impossible de deux façons : ou bien à l’égard de son essence, ou bien à l’égard de sa cause. À l’égard de l’essence nous savons que Dieu existe nécessairement ; car son essence ne peut être conçue sans l’existence ; mais la chimère à cause de la contradiction contenue dans son essence ne peut pas exister. À l’égard de la cause, les choses, par exemple les choses matérielles, sont dites impossibles ou nécessaires : car, si nous avons égard seulement à leur essence, nous pouvons la concevoir clairement et distinctement sans l’existence ; pour cette raison elles ne peuvent jamais exister par la force et la nécessité de leur essence, mais seulement par la force de leur cause, à savoir Dieu, le créateur de toutes choses. Si donc il est dans le décret divin qu’une chose existe, elle existera nécessairement ; si cela n’est pas, il sera impossible qu’elle existe. Car il est de soi évident qu’il est impossible qu’une chose existe si elle n’a de cause ni interne ni externe d’existence. Or dans cette seconde hypothèse on considère une chose telle que, ni par la force de son essence, qui est ce que j’entends par cause interne, ni par la force du décret divin, cause externe et unique de toutes choses, elle ne puisse exister ; d’où il suit qu’il est impossible que des choses comme celles que nous avons supposées ici existent.


Comment la Chimère peut être appelée être verbal.

Il faut noter à ce propos : 1° qu’une chimère, n’étant ni dans l’entendement ni dans l’imagination, peut être appelée proprement par nous un être verbal ; car on ne peut l’exprimer autrement que par des mots. Par exemple nous exprimons par le langage un cercle carré, mais nous ne pouvons l’imaginer en aucune façon et encore bien moins le connaître. C’est pourquoi une chimère n’est rien qu’un mot. L’impossibilité donc ne peut être comptée au nombre des affections de l’être, car elle est une simple négation.

Les Choses créées dépendent de Dieu quant à l’essence et quant à l’existence.

2° Il faut noter encore que non seulement l’existence des choses créées mais encore, ainsi que nous le démontrerons plus tard dans la deuxième partie avec la dernière évidence, leur essence et leur nature dépend du seul décret de Dieu. D’où il suit clairement que les choses créées n’ont d’elles-mêmes aucune nécessité : puisqu’elles n’ont d’elles-mêmes aucune essence et n’existent pas par elles-mêmes.


La nécessité mise dans les choses créées est relative ou à leur essence ou à leur existence, mais en Dieu les deux choses ne se distinguent pas.

3° Il faut noter enfin que cette sorte de nécessité qui est dans les choses créées par la force de leur cause peut être relative ou à leur essence ou à leur existence ; car, dans les choses créées, elles se distinguent l’une de l’autre. L’essence dépend des seules lois éternelles de la Nature, l’existence de la succession et de l’ordre des causes. Mais en Dieu de qui l’essence ne se distingue pas de l’existence, la nécessité de l’essence ne se distingue pas non plus de la nécessité de l’existence ; d’où suit que, si nous concevions tout l’ordre de la Nature, nous trouverions que beaucoup de choses, dont nous percevons la nature clairement et distinctement, c’est-à-dire dont l’essence est nécessairement telle ou telle, ne peuvent exister en aucune manière ; car il est aussi impossible que de telles choses existent dans la Nature que nous connaissons présentement qu’il est impossible qu’un grand éléphant puisse pénétrer par le trou d’une aiguille ; bien que nous percevions clairement l’un et l’autre. Par suite l’existence de ces choses ne serait qu’une Chimère que nous ne pourrions non plus imaginer que percevoir.


La possibilité et la contingence ne sont pas des affections des choses.

Il a paru convenable d’ajouter à ces observations sur la nécessité et l’impossibilité quelques mots sur la possibilité et la contingence ; car l’une et l’autre ont été tenues par quelques-uns pour des affections des choses, alors qu’elles ne sont rien cependant que les défauts de notre entendement. Je le montrerai clairement après avoir expliqué ce qu’il faut entendre par ces deux termes.


Ce qu’est le possible et ce qu’est le contingent.

On dit qu’une chose est possible quand nous en connaissons la cause efficiente mais que nous ignorons si cette cause est déterminée. D’où suit que nous pouvons la considérer elle-même comme possible, mais non comme nécessaire ni comme impossible. Si, d’autre part, nous avons égard à l’essence d’une chose simplement mais non à sa cause, nous la dirons contingente ; c’est-à-dire, nous la considérerons, pour ainsi parler, comme intermédiaire entre Dieu et une Chimère ; parce qu’en effet nous ne trouvons en elle, l’envisageant du côté de l’essence, aucune nécessité d’exister, comme dans l’essence divine, et aucune contradiction ou impossibilité, comme dans une Chimère.

Que si l’on veut appeler contingent ce que j’appelle possible, et au contraire possible ce que j’appelle contingent, je n’y contredirai pas n’ayant pas coutume de disputer sur les mots. Il suffira qu’on nous accorde que ces deux choses ne sont que des défauts de notre perception et non quoi que ce soit de réel.


La possibilité et la contingence ne sont rien que des défauts de notre entendement.

S’il plaisait à quelqu’un de le nier, il ne serait pas difficile de lui démontrer son erreur. S’il considère la Nature, en effet, et comme elle dépend de Dieu, il ne trouvera dans les choses rien de contingent, c’est-à-dire qui, envisagé du côté de l’être réel, puisse exister ou ne pas exister, ou, pour parler selon l’usage ordinaire, soit contingent réellement ; cela se voit facilement par ce que nous avons enseigné dans l’Axiome 10, partie I : la même force est requise pour créer une chose que la conserver. Par suite, nulle chose créée ne fait quoi que ce soit par sa propre force, de même que nulle chose créée n’a commencé d’exister par sa propre force, d’où il suit que rien n’arrive sinon par la force de la cause qui crée toutes choses, c’est-à-dire de Dieu qui par son concours prolonge à chaque instant l’existence de toutes choses. Rien n’arrivant que par la seule puissance divine il est facile de voir que tout ce qui arrive arrive par la force du décret de Dieu et de sa volonté[1].

Or comme en Dieu il n’y a ni inconstance ni changement (par la Proposition 18 et le Corollaire de la Proposition 20, partie I), il a dû décréter de toute éternité qu’il produirait les choses qu’il produit actuellement ; et, comme rien n’est plus nécessaire que l’existence de ce que Dieu a décrété qui existerait, il s’ensuit que la nécessité d’exister est de toute éternité dans les choses créées. Et nous ne pouvons pas dire que ces choses sont contingentes parce que Dieu aurait pu décréter autre chose ; car, n’y ayant dans l’éternité ni quand, ni avant, ni après, ni aucune affection temporelle, on ne peut dire que Dieu existât avant ces décrets de façon à pouvoir décréter autre chose.


La conciliation de la liberté de notre arbitre avec la prédestination de Dieu dépasse la compréhension de l’homme.

Pour ce qui touche la liberté de la volonté humaine que nous avons dit être libre (Scolie de la Proposition 15, partie I), elle se conserve aussi par le concours de Dieu, et aucun homme ne veut ou ne fait quoi que ce soit sinon ce que Dieu a décrété de toute éternité qu’il voudrait et ferait. Comment cela est possible tout en maintenant la liberté humaine, cela passe notre compréhension ; et il ne faut pas rejeter ce que nous percevons clairement à cause de ce que nous ignorons ; nous connaissons en effet clairement, si nous sommes attentifs à notre nature, que nous sommes libres dans nos actions et que nous délibérons sur beaucoup pour cette seule raison que nous le voulons ; si nous sommes attentifs aussi à la nature de Dieu nous percevons clairement et distinctement, comme nous venons de le montrer, que tout dépend de lui et que rien n’existe sinon ce dont l’existence a été décrétée de toute éternité par Dieu. Comment maintenant l’existence de la volonté humaine est créée par Dieu à chaque instant de telle sorte qu’elle demeure libre, nous l’ignorons ; il y a en effet beaucoup de choses qui passent notre compréhension et que nous savons cependant qui sont faites par Dieu, comme par exemple cette division réelle de la matière en particules indéfinies en nombre démontrée par nous avec assez d’évidence (dans la Proposition 11, partie II), bien que nous ignorions comment cette division a lieu. On notera que nous supposons connu ici que ces deux notions de possible et de contingent signifient seulement un défaut de notre connaissance au sujet de l’existence d’une chose.

  1. En marge dans la traduction hollandaise : Pour bien saisir cette démonstration il faut prendre garde à ce qui est exposé dans la dernière partie de cet Appendice sur la Volonté de Dieu, à savoir que la volonté de Dieu, ou son décret immuable, nous est connue seulement quand nous concevons quelque chose clairement et distinctement ; attendu que l’essence de la chose considérée en elle-même n’est rien d’autre que le décret de Dieu ou sa volonté déterminée. Mais nous disons aussi que la nécessité d’exister réellement ne se distingue pas de la nécessité de l’essence (chapitre IX, partie II) ; c’est-à-dire quand nous disons que Dieu a décrété que le triangle doit être, nous ne voulons pas dire autre chose sinon que Dieu a établi l’ordre de la Nature et des causes de telle sorte qu’à tel instant le triangle doive être nécessairement ; et par suite, si nous connaissions l’ordre des causes tel qu’il a été établi par Dieu, nous trouverions que le triangle doit exister réellement à tel instant avec la même nécessité que nous trouvons maintenant, quand nous avons égard à sa nature, que ses trois angles doivent être égaux à deux droits. Entendez par là, ajoute l’éditeur moderne, que l’essence et l’existence des choses découlent avec la même entière nécessité de la puissance divine.


Outils personnels
Espaces de noms
Variantes
Actions
Découvrir
Œuvres
Échanger
Ressources
Boîte à outils