Lettre 8

De Spinoza et Nous.
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Lettre 8

de Simon de Vries à Spinoza

1663



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Epistolae

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Autres œuvres

À Monsieur B. de Spinoza,

Simon de Vries.

J’ai souhaité depuis longtemps, ami très sincère, me rapprocher de vous, mais le temps et le long hiver ne se sont pas prêtés à ce désir. Parfois je me plains de mon sort et de l’éloignement où il nous tient l’un de l’autre. Heureux vraiment, très heureux, votre compagnon Casearius qui demeure sous le même toit, qui, aux repas, à la promenade, peut avoir avec vous des entretiens sur les plus hauts sujets. Bien que cependant nos corps soient si éloignés l’un de l’autre, très souvent vous m’avez été présent à l’esprit, surtout quand je m’applique à vos écrits et les manie. Mais comme tout ne paraît pas également clair à notre cercle d’amis (c’est bien pourquoi nous avons reconstitué notre collège) et que je ne veux pas que vous me pensiez oublieux de vous, je me suis résolu à vous écrire.

Pour ce qui est du collège, il est institué de la manière suivante : l’un des membres (à tour de rôle) lit votre texte et explique comment il le comprend, après quoi il reprend toutes les démonstrations, en suivant l’ordre des propositions énoncées par vous. Si alors il arrive que nous ne pouvons nous donner satisfaction l’un à l’autre, nous jugeons qu’il vaut la peine de noter le passage et de vous écrire pour que, si possible, vous nous éclairiez et que, sous votre conduite, nous puissions défendre, contre la superstition religieuse, les vérités chrétiennes et soutenir l’assaut du monde entier. Donc, dans ce travail de lecture et d’explication, toutes les définitions ne nous ont pas paru également claires et nous n’avons pas porté le même jugement sur la nature de la définition.

En raison de votre absence, nous avons demandé l’avis d’un certain mathématicien qui s’appelle Borelli ; ce dernier, quand il parle de la nature de la définition, de l’axiome et du postulat, indique aussi les opinions d’autres personnes. Sa propre pensée est la suivante : Les définitions sont employées comme prémisses dans la démonstration. Il est donc nécessaire qu’elles soient connues par leur évidence propre, autrement on ne pourrait par elles acquérir une connaissance scientifique c’est-à-dire ayant toutes les marques de la vérité. En un autre endroit : ce n’est pas à l’aventure mais avec les plus grandes précautions qu’il faut choisir le mode de construction ou le caractère essentiel premier et le plus connu d’un objet. Car si la construction ou le caractère désigné sont impossibles, il n’y aura point de définition scientifique ; si, par exemple, on disait : deux lignes droites enfermant un espace sont dites lignes formant une figure, ce serait la définition d’une chose qui n’est pas et est impossible. Ce qui s’en pourrait tirer, ce serait plutôt de l’ignorance que de la science. D’autre part, si la construction ou le caractère désigné sont possibles et vrais mais inconnus de nous ou douteux, la définition ne sera pas bonne, car les conclusions qui se tirent d’un point de départ inconnu et douteux sont incertaines, elles aussi, et douteuses et ainsi amènent avec elles le soupçon ou l’opinion mais non une science certaine. Tacquet semble s’écarter de cette opinion, puisqu’il dit, comme vous le savez, que l’on peut, partant d’une énonciation fausse, parvenir à une conclusion vraie.

Pour Clavius, dont Borelli mentionne aussi l’opinion, les définitions sont des termes exprimant une construction ; point n’est besoin qu’on donne la raison pour laquelle une chose est définie de telle façon ou de telle autre, il suffit qu’on n’affirme jamais que la chose définie convient à quelque objet avant d’avoir démontré que la définition lui convient. Borelli donc voudrait que la définition d’un objet se composât d’un caractère premier essentiel, de nous très connu et vrai, ou d’une construction de cet objet. Clavius n’a pas ces exigences : il n’importe guère que le caractère servant à définir soit premier, soit vrai, soit connu ou ne le soit pas, pourvu que ce qui a été l’objet de la définition ne soit pas affirmé d’un objet avant qu’on ait démontré que la définition convient à cet objet. Nous nous rangerions plutôt du côté de Borelli ; nous voudrions bien savoir à laquelle des deux opinions vous donnez votre assentiment ou si vous n’approuvez aucune des deux. Puis donc qu’il y a de tels désaccords au sujet de la nature de la définition qui compte parmi les principes de la démonstration, et que, si l’on n’arrive pas à se libérer des difficultés qu’elle soulève, on sera dans l’embarras quant à ce qui s’en déduit, nous aurions grand désir, si ce n’est pas trop vous demander et si vous en avez le loisir, que vous nous écriviez votre sentiment sur ce point et que vous nous disiez quelle distinction vous faites entre les définitions et les axiomes. Borelli n’en admet aucune qui soit vraie, seuls les mots diffèrent, mais je crois que pour vous la distinction est autre que purement verbale.

J’ajouterai que votre troisième définition n’est pas très claire pour nous ; j’ai donné comme exemple ce que vous m’avez dit à La Haye, à savoir qu’une chose peut être considérée de deux façons, ou bien telle qu’elle est en elle-même, ou bien telle qu’elle est relativement à autre chose ; par exemple, l’entendement peut être considéré sous l’aspect de la pensée ou comme composé d’idées. Mais nous ne voyons pas bien ce que signifie ici cette distinction, car nous jugeons que, pour concevoir droitement la pensée, il faut la comprendre sous forme d’idées, puisque nous détruirions la pensée en supprimant les idées. Ce point donc, l’exemple n’étant pas suffisamment clair pour nous, demeure encore obscur en quelque mesure et nous avons besoin d’une explication complémentaire.

En dernier lieu, dans le troisième scolie de la prop. 8 il y a : Par là il apparaît qu’encore que l’on conçoive deux attributs réellement distincts (c’est-à-dire que l’on conçoive chacun d’eux sans le secours de l’autre) ils ne constituent cependant pas deux êtres ou deux substances différentes. La raison en est qu’il est de la nature de la substance que tous ses attributs, je dis chacun d’eux, soient conçus par eux-mêmes puisqu’aucun d’eux n’est, en elle, antérieur à l’autre.

Vous semblez donc supposer que la nature de la substance est ainsi constituée qu’elle puisse avoir plusieurs attributs, mais vous ne l’avez encore démontré nulle part, à moins que vous n’ayez en vue la cinquième définition, celle de la substance infinie, c.-à-d. de Dieu. Autrement si je dis que chaque substance a seulement un attribut et que j’aie l’idée de deux attributs, je pourrai conclure valablement que, puisqu’il y a deux attributs différents, il y a aussi deux substances différentes. Sur ce point encore nous vous prions de donner une explication plus claire.

Je vous remercie grandement des écrits qui m’ont été communiqués par P. Balling et qui m’ont donné beaucoup de joie. Mais principalement le scolie de la prop. 19. Si je puis ici vous servir à quelque chose, je suis à votre disposition ; il suffira que vous me marquiez votre désir. J’ai commencé d’aller à un cours d’anatomie - je suis presque à la moitié du cours ; quand il sera achevé, je commencerai la chimie et ainsi, suivant vos conseils, je parcourrai toute la médecine. Je m’arrête et espère une réponse ; recevez les salutations de votre tout dévoué,

S. J. DE VRIES.
Amsterdam, le 24 février 1663.


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