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		<title>Spinoza et Nous - Contributions de l’utilisateur [fr]</title>
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		<updated>2026-09-22T10:31:54Z</updated>
		<subtitle>Contributions de l’utilisateur</subtitle>
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		<id>http://spinozaetnous.org/wiki/L%27%C3%89thique_de_Spinoza_-_Une_version_p%C3%A9dagogique_-_Conclusion</id>
		<title>L'Éthique de Spinoza - Une version pédagogique - Conclusion</title>
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				<updated>2007-09-24T16:21:44Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Brunogiuliani : &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{éthique Giuliani}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La voie que j’ai décrite pour atteindre la béatitude peut paraître longue et difficile. Et le chemin semble ardu, en effet, qui mène de l'illusion à la vérité. Cependant il n'y pas de voie plus agréable ni plus naturelle pour celui qui désire le bonheur de tout son coeur, et cette voie est ouverte à tous en permanence. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En vérité, la connaissance de la réalité ne demande pas de grands efforts ni de dons particuliers. Seulement un peu de motivation, de courage et de détermination.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La motivation de trouver son bonheur dans l’éveil de sa raison. &lt;br /&gt;
Le courage de penser la réalité par la compréhension de la nature. &lt;br /&gt;
La détermination de réaliser ses désirs par la pratique des vertus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La joie d’être libre peut ainsi être éprouvée par tous, à chaque instant. &lt;br /&gt;
Le bonheur d’aimer peut être savouré par chacun avec tous, en tous lieux. &lt;br /&gt;
La béatitude d’être Dieu peut se réjouir en nous, de toute éternité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour diverses raisons qui tiennent à l'histoire, la voie qui mène à la béatitude n'a pour l'instant été arpentée que très rarement par l'humanité, mais un jour viendra peut-être où elle sera empruntée par tous. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Car tout ce qui est bon et beau est facile autant qu'abondant.  &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bruno Giuliani, bruno.philo@wanadoo.fr, www.ecole-ethique.com.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Navigateur|&lt;br /&gt;
[[L'Éthique de Spinoza - Une version pédagogique - Cinquième partie|Cinquième partie :  Mystique]]|&lt;br /&gt;
[[L'Éthique de Spinoza - Une version pédagogique]]|&lt;br /&gt;
}}&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Brunogiuliani</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>http://spinozaetnous.org/wiki/L%27%C3%89thique_de_Spinoza_-_Une_version_p%C3%A9dagogique_-_Premi%C3%A8re_partie</id>
		<title>L'Éthique de Spinoza - Une version pédagogique - Première partie</title>
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				<updated>2007-09-24T16:03:01Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Brunogiuliani : /* L'être */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{chapitre|&lt;br /&gt;
|1= L'Éthique de Spinoza - Une version pédagogique&lt;br /&gt;
|2= Bruno Giuliani&lt;br /&gt;
|3= Première Partie : Ontologie&lt;br /&gt;
|4 = L’être infini : Dieu, c’est-à-dire la Nature&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{éthique Giuliani}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==L'être==&lt;br /&gt;
Connaissons-nous l’être par intuition ? Oui : nous le savons immédiatement sans avoir besoin de preuve ou d’argument, la notion d’être désigne par définition ce qui existe, tel que cela existe, par opposition à ce qui n’existe pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi nous comprenons qu’une chose quelconque est ce qu’elle est et qu’elle est différente de ce qu’elle n’est pas justement parce que nous comprenons tous intuitivement qu’un être quelconque est ce qu’il est et qu’il diffère de ce qu’il n’est pas. Ainsi un cercle est un cercle, différent d’un triangle ou d’un carré, et de toute autre chose qui n’est pas ce cercle. De même une personne est qui elle est, différente d’une autre, différente aussi de qui elle était et de qui elle va devenir. Rien de plus simple, rien de plus évident donc que la notion d’être. L’être est l’idée de base dont nous devons partir pour penser toute réalité, en partant de la plus générale, la réalité toute entière, c’est-à-dire l’univers, jusqu’à la réalité la plus particulière, la plus singulière, comme par exemple la possibilité de notre bonheur personnel, ici et maintenant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout ce qui existe est une manière d’être : devenir, c’est être en transformation. Apparaître, c’est être apparent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La notion d’être est facile à comprendre pour les choses simples dont l’essence se comprend immédiatement, comme les formes géométriques, mais aussi pour toutes celles qui, plus complexes, demandent un effort de pensée. Ainsi pour reprendre l’exemple de la réalité que nous désirons le plus connaître, le bonheur, nous savons que le bonheur est, dans son être même, du bonheur, c’est-à-dire une certaine joie, et qu’il diffère de tout sentiment qui n’est pas du bonheur, par exemple un plaisir, qui n’est qu’une joie partielle et éphémère, et encore plus une souffrance ou une tristesse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De même, chaque être conscient est en permanence en relation avec l’être par l’intuition qu’il a de sa propre réalité, de sa propre participation à l’être. L’être, c’est d’abord ce que chacun connaît à travers l’intuition de son propre être, de sa propre identité. Je sais que je suis qui je suis et que je suis différent des autres… Je sais également avec la même certitude que les vérités mathématiques ce qu’est l’être par le fait de sentir que je suis vivant, c’est-à-dire que je ne suis pas mort, ou encore de penser que je suis conscient et non pas inconscient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’essence de l’être est également donnée dans toutes nos intuitions, et en particulier dans la connaissance directe et immédiate de la réalité qui passe par la sensibilité : les sensations telles que le toucher, le goût, l’olfaction, l’audition, la vue sont des intuitions. Nous avons ainsi l’intuition que la lumière est la lumière, que le rouge est rouge, que le chaud est chaud, que le sucré est sucré, etc. Chaque être connaît ainsi intuitivement l’être par l’ensemble des affects qui le traversent : le désir et la peur, la tristesse et la joie, le plaisir et la douleur, l’amour et la haine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De même la perception de réalités extérieures à notre être telles que le soleil et la lune, le feu et la terre, l’air et l’eau font également connaître avec certitude ce qu’est l’être. Non certes en tant que choses séparées de soi, puisque nous n’avons pas l’intuition directe de leur essence, mais en tant que choses qui existent et nous affectent d’une manière que nous pouvons concevoir : quand je perçois le soleil je ne sais certes pas ce qu’il est, mais je sais qu’il est ce qu’il est et qu’il est différent de la lune. La perception sensible des choses nous fait ainsi accéder à l’intuition de l’être quand nous savons les percevoir en tant qu’elles sont ce qu’elles sont, en tant qu’essence, par exemple l’essence du soleil, l’essence de tel animal ou de telle fleur, même si nous connaissons mal ces essences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Maintenant que nous savons que nous pouvons connaître la vérité de l’être par intuition, voyons ce qu’il est en tant qu’infini, puisque telle est la première idée vraie dont il nous faut partir pour comprendre le maximum de choses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==L’être infini==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quel que soit un être, on peut voir par intuition qu’il n’existe pour lui que deux manières d’être. Une chose quelconque peut en effet soit exister en soi-même, soit exister en autre chose. Ainsi notre bonheur n’existe pas en lui-même : c’est une réalité affective qui surgit en nous au même titre que les autres sentiments, comme nous sommes nous-mêmes des réalités particulières au sein de l’humanité, et l’humanité existe elle-même, à l’intérieur de la totalité de l’être. Le bonheur est ainsi une réalité relative, elle dépend d’autre chose qu’elle pour exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un être quelconque peut ainsi exister de deux manières : soit il est causé par autre chose, soit il est causé par lui-même. Je peux ainsi dire que je suis la cause de mon bonheur, que l’humanité est la cause de mon être, et que l’être infini est la cause de l’humanité, comme il l’est de toute chose existante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Et l’être infini, par quoi est-il causé ? De quoi dépend-t-il ? Il est évident que, puisqu’il est infini, il ne peut être causé que par lui-même. Et par conséquent il est évident qu’il ne dépend de rien d’autre que de soi. En un mot l’être infini est l’être absolu, et il est par essence cause de lui-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''''La cause de soi !''''' L’être infini ne peut être que cause de soi. Et c’est pourquoi il est absolu, c’est-à-dire qu’il ne dépend de rien d’autre, pour exister, que lui-même ! Il ne peut en effet être limité par rien puisqu’il ne peut être que causé par lui et être en lui-même. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est nécessairement infini.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==La cause de soi==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En comprenant ce qu’est l’être infini, une aurore nouvelle se lève dans mon esprit : je viens de trouver l’expression de l’intuition première, celle-là même que je cherchais pour commencer mon enquête, et j’en éprouve une joie extraordinaire…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’être infini peut être défini avec certitude et sans aucun doute possible comme la cause de soi, et donc aussi de toute chose. Et comme cet être est infini, il est nécessairement éternel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais l’être infini est-il accessible à ma connaissance ? N’est-il pas transcendant à mon expérience ? Non : il est évident que l’être infini n’est pas transcendant au monde, précisément parce qu’il est infini. Il est nécessairement immanent, c’est-à-dire intérieur au monde. Il est présent partout, à tout moment, en toute chose. Mieux : il constitue toute chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien qu’elle soit intuitive et tout à fait claire à mon esprit, cette idée n’est pas facile à concevoir de prime abord, et elle n’est pas facile à exprimer à travers le langage. C’est sans doute que je suis habitué à ne penser qu’à des êtres finis et à des causes transcendantes, c’est-à-dire extérieures à leurs effets. Mais la compréhension peut en être facilitée en utilisant l’image suivante : lorsque l’eau jaillit d’une source, elle continue à constituer l’ensemble de la rivière d’une autre manière et continue d’en être la cause immanente, d’une manière infinie, alors que chaque goutte d’eau en est une expression finie. De la même manière chaque chose finie est une manière d’être de l’être infini qui continue à en être la cause immanente. L’être infini est ainsi immanent à chaque être particulier comme l’eau est la cause immanente et infinie de chaque partie de la rivière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je peux donc bien distinguer l’être infini qui constitue la substance de toute chose et les êtres finis qui sont les manières d’être particulières de cette substance. Pour fixer le vocabulaire dans le langage habituel de la métaphysique, l’être infini peut être appelé « la substance » des choses et les choses elles-mêmes peuvent être appelées des manières d’être de la substance, ou plus simplement des « modes », c’est-à-dire des modalités particulières de l’être infini. Chaque mode est ainsi l’expression singulière d’une partie déterminée de l’ensemble infini de toutes les potentialités de l’être.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour prendre encore une image, la substance et les modes sont dans le même rapport que la musique et les notes. La musique est la substance infinie immanente aux notes et les notes sont l’expression déterminée de cette substance infinie qu’est la musique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==L’unité de la substance infinie ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De l’intuition de l’être infini comme cause de soi je peux déduire qu’il ne peut exister qu’une seule substance et je peux également déduire que toutes les choses de l’univers sont nécessairement des modes de cette unique substance infinie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela signifie qu’il est impossible qu’une chose arrive dans le monde sans être une détermination de l’être infini. Tout cela est évident, du moins quand on parvient à l’intuition de l’être infini, ce qui suppose de ne penser le réel qu’à l’aide de l’intuition, en oubliant tout ce que nous pensons par la perception. Voyons maintenant quelles sont les autres propriétés de l’être en tant qu’être.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==La puissance infinie de la substance==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parce qu’elle est infinie, il est évident que rien ne peut empêcher la substance d’être ce qu’elle est et de créer toutes les choses qu’elle crée selon sa propre nécessité. L’être infini est ainsi la cause libre de toute chose. C’est une puissance de création que rien ne peut contraindre ou limiter. En d’autres termes, l’être infini est pure affirmation de soi, c’est-à-dire qu’il ne contient aucune négation et rien ne peut s’opposer à lui. L’être infini est ainsi la cause libre de soi et de toutes choses, y compris de nous-mêmes et de notre bonheur, et toutes choses sont en lui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==L’éternité de la substance ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est également dans l’essence de l’être infini d’être éternel dans le sens où il est intemporel, c’est-à-dire qu’il est hors du temps. En effet, la substance n’a jamais commencé et ne finira jamais, et de ce fait elle contient en elle toutes les choses possibles de l’univers, non seulement toutes celles qui ont existé, existent actuellement et existeront dans l’espace-temps, mais aussi toutes celles qui peuvent exister, même si elles n’existent pas et n’existeront jamais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On pourrait penser en ce sens que l’être infini est l’ensemble de toutes les réalités virtuelles de l’univers, en prenant le terme de virtuel non au sens de ce qui n’existe pas mais au contraire de ce qui est pleinement réel sur le plan des essences et peut, soit exister dans le temps sous la forme d’un corps, soit ne pas exister actuellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour prendre un exemple simple, notre visage fait partie de toute éternité des virtualités infinies des visages humains possibles. Et même si nos parents n’avaient pas conçu notre corps dans l’espace temps du monde, notre visage et notre essence n’en existeraient pas moins dans l’infinité des visages et des essences d’homme possibles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement peut être étendu à toutes les réalités possibles, toutes les énergies particulières, tous les corps, les minéraux, les végétaux, les animaux et toutes les choses de l’univers. L’être infini contient toutes les essences virtuelles possibles, par exemple les essences de tous les êtres humains possibles, ce qui fait bien plus que plusieurs milliards de milliards de milliards de visages et qui n’est encore qu’une minuscule partie de l’univers infini. Si bien que l’être infini n’est rien d’autre que l’ensemble des possibles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous pouvons aussi comprendre que l’être infini est aussi la cause de toutes les idées de ces choses possibles, et que ces idées sont elles-mêmes intemporelles, c’est-à-dire éternelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==L’immanence de l’être infini==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme je l’ai déjà remarqué, il est dans l’essence de l’être infini d’être immanent, c’est-à-dire intérieur aux choses qu’il produit et détermine à exister, et non pas transcendant, c’est-à-dire extérieur et indépendant. Rien ne peut en effet par définition être en dehors de l’infini. Ainsi, toutes les choses finies comme notre esprit et notre corps sont nécessairement dans l’être infini et causées par l’être infini. La substance infinie est donc immanente aux modes et toutes les choses ne peuvent exister que comme des modes de la substance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce fait l’être infini est objet ou plutôt sujet permanent d’expérience humaine, il est même la seule chose que nous puissions concevoir et expérimenter. Nous pouvons à tout moment éprouver la substance infinie en percevant que tout ce qui existe en est une détermination particulière, à commencer par nous-mêmes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==Quel nom donner à l’être infini ? ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de continuer, il convient de faire une remarque au sujet du langage. Quel nom choisir pour désigner l’être infini, la source éternelle et immanente de toute chose ? Je pourrais conserver les termes abstraits d’être infini ou de substance. Mais ce vocabulaire est pénible à employer, et le langage commun offre deux autres possibilités plus satisfaisantes parce que plus concrètes, d’ailleurs très différentes et presque opposées, pour qualifier l’être infini.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première vient des théologiens, des philosophes idéalistes et des croyants, il s’agit de « Dieu ». La seconde vient des physiciens, des philosophes matérialistes et des athées, il s’agit de « la Nature ». L’avantage du mot Dieu est qu’il est défini dans notre langage comme l’être infini et éternel, créateur de toutes choses. L’avantage du mot Nature est qu’il est défini comme la cause immanente, c’est-à-dire intérieure, de toute chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Etant donné que je ne m’intéresse ici qu’à la vérité concernant la réalité des choses et au moyen d’être pleinement heureux avec certitude, je ne vais pas me laisser arrêter à une querelle de mots. La création de ces concepts vient de l’incompréhension des anciens philosophes qui n’avaient pas encore découvert le moyen de parvenir avec certitude à la vérité avec l’intuition. Et comme j’ai montré que l’être infini était nécessairement à la fois éternel et immanent, je peux l’appeler à la fois Dieu et la Nature, en sachant que ces deux mots ne désignent qu’une seule et même chose, l’être infini ou la substance immanente à toute chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si je devais créer un nouveau mot pour désigner l’être infini, je pourrais utiliser celui de puissance ou encore d’énergie parce qu’il correspond parfaitement à l’idée d’une réalité immanente et indéterminée qui constitue et détermine toute chose à exister selon ses lois propres. L’être infini peut donc être également qualifiée '''''d’énergie cosmique fondamentale''''', à condition de ne pas la comprendre comme limitée dans le temps et l’espace, mais comme indéterminée, infinie et éternelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dieu, Nature, substance, énergie cosmique fondamentale, peu importent en fait les mots. Je pourrais tout aussi bien utiliser le mot Chi comme le proposaient les anciens sages de la Chine, ou encore celui de Prana, comme les sages de l’Inde, ou celui d’Eros comme les poètes de la Grèce, ou encore ceux de réalité, de source, de Vie et bien d’autres encore.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’essentiel est de saisir intuitivement l’essence de l’être infini que nous pouvons penser comme « puissance infinie », sans les mots. Il ne faut pas se laisser influencer par les habitudes mentales qui viennent de notre mémoire et de notre imagination, toutes choses qui sont l’unique source d’erreurs de nos pensées. Le meilleur choix terminologique est d’utiliser tous ces mots de manière interchangeable, utilisant l’un ou l’autre au mieux en fonction du contexte à chaque fois que je veux parler de l’être infini, éternel, immanent et cause de tout.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour éviter tout risque de confusion et parce qu’il faut bien utiliser un langage pour exprimer et communiquer la pensée, j’utiliserais ici par convention l’expression « Dieu, c’est-à-dire la Nature » pour respecter les usages de la tradition tout en minimisant les contresens possibles. Mais à chaque fois il faudra bien prendre garde de penser cette expression « Dieu, c’est-à-dire la Nature » avec le concept d’énergie immanente, infinie et indéterminée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==Les êtres finis==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comment nommer maintenant les choses finies qui constituent l’univers spatio-temporel dans lequel nous vivons tous, le monde des choses ? Nous disposons également de deux termes pour les désigner : les corps et les esprits. Je pourrais ici utiliser le mot « âme » plutôt qu’esprit, mais je préfère employer ce dernier terme parce qu’il exprime mieux le caractère actif de production des idées, ce qui est la réalité même de l’esprit. De plus la notion d’âme est souvent perçue comme une substance autonome et séparée du corps, et j’ai déjà vu que l’être était unique. J’appellerai donc corps la manifestation spatio-temporelle d’un être et esprit sa manifestation psychique ou spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En général, la croyance humaine est que le corps et l’esprit constituent deux substances distinctes, qu’ils obéissent à leurs lois propres et qu’ils existent indépendamment l’une de l’autre, la matière d’un côté et la pensée de l’autre. Les habitudes de langage nous inclinent d’ailleurs à le croire lorsque nous employons des formules dualistes telle que « j’ai un corps » ou « mon corps me fait souffrir » comme si notre être était notre esprit et que celui-ci était différent de notre corps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La plupart des hommes croient en effet qu’ils sont constitués par deux substances : d’un côté un corps matériel qui sent, désire et agit, et de l’autre côté un esprit immatériel qui pense, veut et subit. Mais quoique cette idée est naturellement acceptée par presque tous les hommes, je la rejette sans hésitation parce qu’elle n’est pas intuitive, et qu’elle s’oppose à l’intuition de l’unité de l’être infini. Ce dualisme corps / esprit est en fait une simple croyance qui vient sans doute de ce que nous ignorons notre véritable nature et que nous avons été habitués à nous penser nous-mêmes comme toute chose par le moyen de l’imagination à travers des concepts inadéquats. Nous imaginons ainsi avoir un esprit qui connaît et commande notre corps et un corps qui informe et affecte notre esprit, mais en réalité nous ignorons tout de l’un et de l’autre, et croyons naïvement ce qu’on nous en dit dans l’enfance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parce qu’il existe nécessairement une seule substance, il est nécessairement vrai que ce que nous appelons le corps et l’esprit sont en réalité une seule et même chose considérée selon deux points de vue différents. L’intuition sensible de mon être me montre d’ailleurs clairement que je suis un, qu’il n’y a aucune différence entre percevoir mon corps et percevoir mon esprit. Je le vois en particulier dans la manière dont je vis toute mon affectivité. Je sens bien en effet que la joie et la tristesse, le désir et la crainte, l’amour et la haine, le plaisir et la douleur, les sensations affectent autant ce que j’appelle mon esprit que ce que j’appelle mon corps. En réalité ces deux entités n’en font qu’une. Cela se voit aussi dans toutes mes perceptions. Tous les objets que je perçois par les sens apparaissent en moi sans que je puisse distinguer s’il s’agit de perceptions corporelles ou spirituelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il en est de même de toutes mes pensées et de toutes mes actions. Que je dorme, que je parle ou que je danse, mon esprit est autant actif que mon corps. Je ne suis constitué que d’une seule énergie, et mon énergie n’est rien d’autre que l’expression singulière de l’énergie cosmique fondamentale, ce que j’ai appelé Dieu, c’est-à-dire la Nature. Mon corps et mon esprit sont donc une seule et même chose, et pourtant ils m’apparaissent comme distincts et différents quand j’essaye de les imaginer. Comment comprendre cette énigme ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==La matière et la pensée==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme il existe une seule substance et que je distingue spontanément deux substances quand je les pense hors de l’intuition par ma perception et mon imagination, c’est nécessairement que mon esprit a pour propriété de percevoir la substance selon un certain point de vue qui n’en offre qu’une perspective. Je vois d’ailleurs à l’expérience que mon esprit dispose de deux points de vue sur la substance, c’est-à-dire la réalité, quand il pense intuitivement : soit il la perçoit comme étendue matérielle existant dans l’espace et durant un certain temps, et c’est ainsi qu’il perçoit son propre corps et les autres corps extérieurs. Soit il la perçoit comme des pensées, c’est-à-dire des idées hors du temps et de l’espace, et c’est ainsi qu’il conçoit son propre être par intuition (ce qu’il appelle l’esprit ou la conscience) et les autres idées des choses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mon esprit peut ainsi percevoir un cheval de deux manières : soit comme le corps de ce cheval, perceptible par mon corps, soit comme l’idée de ce cheval, perceptible par la pensée. Mais le corps du cheval et son idée renvoient à la même réalité, le cheval lui-même, qui n’est ni corps ni idée, mais la réalité énergétique propre à ce cheval singulier, autrement dit l’être de ce cheval.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je peux en déduire que toute énergie peut être perçue par notre esprit de plusieurs manières différentes, ainsi la matière et la pensée, mais qu’elle n’est en elle-même ni matière, ni pensée. La matière et l’esprit n’existent donc pas en elles-mêmes d’une manière absolue. Ce ne sont pas deux substances. Ce sont deux manières d’apparaître de l’unique substance, l’énergie infinie qui est en soi et par soi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je pourrais appeler ces manifestations de l’énergie des « attributs de la substance », pour employer le vocabulaire des anciens philosophes, en comprenant qu’il ne s’agit pas là de deux êtres ou de deux substances distinctes mais bien d’une seule. De la même manière que l’être infini est un, nous sommes nous-mêmes une unité ontologique, notre corps et notre esprit n’étant que deux manières d’apparaître de notre être : un qui est perçu dans l’espace-temps de l’existence, l’autre qui est perçu dans l’éternité de la substance. Mais en Dieu, c’est-à-dire dans la Nature, nous sommes une réalité énergétique qui n’est ni corps, ni idée. Et cette réalité énergétique est ce que nous percevons intuitivement de nous-mêmes lorsque nous ne cherchons pas à nous saisir d’une manière déterminée à travers une idée figée : « je suis ceci ou cela », mais que nous nous éprouvons dans l’immanence de l’ici et maintenant, comme un être vivant dans l’éternité : « je suis ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour ceux qui auraient encore du mal à penser cette unité, il est possible d’utiliser l’image suivante : imaginons un homme qui ne pourrait percevoir son existence que par les images que lui renverraient deux miroirs différents et opposés. Il croirait nécessairement qu’il est l’un et l’autre en fonction de son point de vue, alors qu’en réalité les deux ne seraient que des apparences de son être unique. Cet homme ne pourrait percevoir cette illusion et s’en libérer que si il parvient à comprendre qu’il est en réalité un seul et même être dont les images visuelles ne sont que des manifestations. Comprendre cela est possible par l’expérience. Cela demande seulement de penser notre être comme énergie. Et cette conscience énergétique de l’être par lui-même n’est rien d’autre que l’intuition de soi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==Les attributs de la substance==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour résumer, l’esprit perçoit l’être à travers ses manières de se manifester, qui sont apparemment au nombre de deux, du moins dans la perception commune des choses. Je peux donc définir les attributs de l’être comme ce que l’esprit perçoit de la substance comme constituant son essence. Mais je peux immédiatement noter que cette perception est illusoire si elle n’est pas corrigée par l’intuition de l’essence une et infinie de l’être.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour en finir pour l’instant sur ce sujet, je peux faire deux remarques essentielles. La première, c’est que les attributs comme l’espace temps et la pensée sont nécessairement immanents à la substance infinie. Ce ne sont pas des apparences extérieures, mais des modes d’apparition internes de la substance à elle-même. D’autre part les attributs sont nécessairement en nombre infini, même si notre esprit n’en perçoit que deux. L’être infini peut en effet apparaître d’une infinité de manière, comme il peut se particulariser dans une infinité de modes, c’est-à-dire de choses singulières.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième remarque, c’est que la substance est bien ce que je perçois à travers ses attributs. Dieu, c’est-à-dire la Nature, n’est en effet pas autre chose que l’ensemble des corps et des idées que je perçois ou peux percevoir. Pour le dire autrement, l’être n’est pas autre chose que l’ensemble de ses manifestations. Si tout est en Dieu, c’est-à-dire la Nature, tout est en effet la manifestation de Dieu, c’est-à-dire la Nature. Tout ce qui arrive est divin, c’est-à-dire naturel. Pour employer encore le jargon des philosophes, l’ontologie est une phénoménologie, et la phénoménologie est une physique. Et inversement la physique est une phénoménologie, et la phénoménologie est une ontologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant la phénoménologie (la perception immédiate des corps et des pensées par la conscience) ne peut, pas plus que la physique (la science des phénomènes naturels), amener l’esprit à l’intuition de l’essence des choses tant qu’il n’a pas une intuition de l’essence de l’être comme étant Dieu, c’est-à-dire la Nature. C’est pourquoi la philosophie doit, tant dans la phénoménologie que dans la physique commencer par une ontologie intuitive ou bien être condamnée à demeurer dans le scepticisme. La sagesse est ontologique ou elle n’est pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==Nature naturante et nature naturée==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout cela est très simple, mais apparaîtra sans doute comme fort compliqué pour ceux qui n’ont pas l’habitude de penser d’une manière intuitive. Pour les aider à exercer leur intelligence il est possible de proposer une nouvelle distinction terminologique. On peut appeler nature naturante l’objet de l’ontologie, c’est-à-dire Dieu ou la Nature, et nature naturée l’objet de la phénoménologie, c’est-à-dire le monde des corps et des idées. La nature naturante est la source de toutes les choses possibles, la nature naturée est l’ensemble des choses existantes à un moment donné.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour prendre une image simple, la mer est à la nature naturante ce que les vagues sont à la nature naturée. Mais l’essentiel est de bien comprendre qu’il ne s’agit que d’une distinction de raison. En réalité, l’une et l’autre sont la même chose, puisqu’il n’y a qu’un seul être. La mer n’est rien d’autre que l’ensemble de l’eau sous les vagues, même si nous n’en voyons que la partie superficielle perceptible par nos yeux. De même, la substance n’est rien d’autre que l’ensemble des modes, même si nous n’en percevons par notre corps que la partie perceptible par nos sens et concevables par nos idées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour le dire de manière plus rigoureuse, la nature naturante désigne ce qui est en soi et est conçu par soi, et également les attributs de la substance qui expriment une essence éternelle et infinie, c'est-à-dire l’espace-temps infini et la pensée infinie, autrement dit Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par différence la nature naturée désigne tout ce qui de la nécessité de la nature divine ou de chacun des attributs de Dieu, c’est-à-dire l’infinité des modes de Dieu, soit l’ensemble des corps et des idées qui existent et peuvent exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce vocabulaire intuitif pour parler du réel de manière certaine étant fixé, quelles sont maintenant les propriétés de Dieu, c’est-à-dire la Nature ? Il faut que je récapitule et éventuellement complète l’ontologie fondamentale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==L’ontologie divine==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Etant cause de soi, Dieu, c’est-à-dire la Nature, existe nécessairement. Etant infini, il est nécessairement unique. Etant cause de tout, il existe et agit nécessairement par sa seule nécessité interne. Et déterminant toute chose à exister sans que rien ne puisse le déterminer lui-même à exister, je peux dire que Dieu, c’est-à-dire la Nature, est la cause libre de toutes choses, et enfin que sa puissance est infinie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il suit de là que rien ne peut se produire dans le monde autrement que de la manière dont Dieu, c’est-à-dire la Nature, le produit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==Le déterminisme universel ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une conclusion extraordinaire se dégage de tout cela : tout dans le monde existe nécessairement de la manière dont Dieu, c’est-à-dire la Nature, le détermine à exister. En d’autres termes, il n’y a pas de hasard. Tout est nécessaire, rien n’est contingent. Tout ce qui arrive ne peut arriver autrement que comme cela arrive, d’après la nécessité de la nature divine, selon des causes déterminées, elles-mêmes déterminées par d’autres causes, et ainsi de suite, au sein d’un libre déterminisme ontologique à la fois universel et absolu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est d’ailleurs pour cette raison qu’une science de l’univers est possible, la cosmologie, ainsi qu’une science de Dieu, la théologie, qui n’est autre en fait que la science de la nature, la physique, et de tout ce que la nature contient, comme la vie, par une biologie, et l’homme, par une anthropologie. Mais toutes ces dénominations ne sont rien d’autre que des manières de parler de l’unique science, l’ontologie, car le cosmos, Dieu et la nature sont en réalité des manières de nommer une seule et même chose, l’être infini.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutes ces sciences sont possibles parce que l’être infini obéit à des lois nécessaires et universelles, ce qui est d’ailleurs manifeste quand on contemple l’ordre vivant du monde. Les mêmes causes engendrent en effet toujours les mêmes effets. Le déterminisme est absolu. Chacun peut également comprendre qu’il ne peut exister autrement que comme il est, qu’il ne peut faire à tout moment autre chose que ce qu’il fait, que la Terre et tout ce qui l’habite ne peut pas exister autrement, et ainsi de suite dans l’univers infini de l’espace temps du monde. Tout ce qui existe – y compris mon bonheur et mon malheur - est déterminé d’une manière nécessaire par les lois de Dieu, c’est-à-dire la Nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Remarquons que ce déterminisme absolu n’est évidemment pas un fatalisme : les événements de l’univers ne sont pas fixés à l’avance, pas plus dans les choses que dans l’homme. A tout moment tout ce qui existe peut agir de manière créatrice par le pouvoir de Dieu, c’est-à-dire de la nature. Ainsi l’homme peut-il être considéré comme un être libre, non parce qu’il s’affranchit du déterminisme, mais parce qu’il agit au contraire selon sa propre détermination, en créant sa vie de la même manière que Dieu, c’est-à-dire la Nature, crée à tout moment la vie du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==La perfection de l’être==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il suit également de tout cela que le monde est parfait, parce qu’il est à chaque moment tout ce qu’il peut être. Le monde est néanmoins infini et en création constante, puisqu’il est dans l’essence de Dieu d’être en perpétuelle création de soi par soi, à travers l’infinité des modes. Les lois de la nature ne sont ainsi pas écrites et figées comme si elles étaient écrites dans un livre, ce qui est la croyance de beaucoup. Elles sont nécessairement en création et modification constantes, conformément à la puissance infinie de l’être.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je m’aperçois que penser uniquement par intuition amène à une conception très différente du reste de l’humanité. Celle-ci considère en effet généralement que Dieu est transcendant (théisme) ou bien inexistant (athéïme), à moins qu’elle ne se réfugie dans l’attitude prudente du scepticisme (agnosticisme). D’autre part la majorité croit que le monde est fini et imparfait ou bien infini et soumis au hasard. Mais ces opinions absurdes ne sont pas étonnantes si on songe au fait que l’humanité n’a commencé à rechercher la vérité que depuis peu de temps. La philosophie vient à peine de commencer sur la Terre. Il n’est donc pas surprenant que la pensée des hommes soit encore dirigée par les désirs et l’imagination selon des croyances et des préjugés plutôt que par la libre raison et l’intuition, et cela explique d’ailleurs suffisamment leur manque de sagesse, leurs conflits continuels et leur absence de bonheur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ensemble des fausses croyances des hommes et tout leur malheur viennent en fait de leur incompréhension de l’être, c’est-à-dire de Dieu ou la nature. Cela n’est pas dû à leur manque d’intelligence mais au fait qu’ils commencent toujours à penser à partir de leurs perceptions et non de leur intuition. Leur pensée est ainsi victime de préjugés qui les empêchent de percevoir avec clarté l’évidence de la vérité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De tous les préjugés humains, le plus important est sans doute le finalisme. Et comme il est à l’origine de nombreux autres qui peuvent nous empêcher de bien comprendre les choses, d’atteindre la sagesse et d’éprouver le bonheur parfait, je vais m’arrêter un instant sur son examen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==Critique du finalisme==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les hommes supposent spontanément que les êtres de la nature agissent comme eux en se dirigeant vers une fin. Certains disent par exemple que Dieu a tout fait pour l'homme, et qu’il a fait l'homme pour être adoré, ou encore que la nature a créé toute chose en vue de produire un être intelligent comme l’homme et d’autres idées sans fondement intuitif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est évident pourtant que Dieu, c’est-à-dire la Nature, ne poursuit aucune fin, puisqu’il est par nature éternel, infini et parfait. En d’autres termes, Dieu, c’est-à-dire la Nature, n’agit jamais en vue d’un but. Il fait seulement à tout moment tout ce qu’il peut faire et jouit éternellement de sa souveraine perfection.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourquoi les hommes sont-ils tous spontanément dans l’illusion finaliste ? La réponse est simple : parce qu’ils naissent dans l'ignorance de Dieu, c’est-à-dire de la nature, et des causes des choses et qu’ils désirent néanmoins trouver ce qui leur est utile. Les hommes sont en effet déterminés comme toute chose à être ce qu’ils sont, à faire ce qu’ils font et à penser ce qu’ils pensent selon une nécessité intérieure qui leur échappe, et cette nécessité est celle de leur désir. Malgré le sentiment d’indépendance qu’ils ressentent par rapport au reste de la nature, les hommes ne possèdent aucun libre arbitre. Ils ne peuvent agir que selon la nécessité de leur désir, en faisant ce qu’ils pensent être le mieux, selon des idées déterminées par leur nature. Ainsi ils se croient libres parce qu'ils ont conscience de leurs désirs et leurs pensées, mais pas des causes qui les disposent à désirer et penser.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les hommes agissent ainsi toujours en vue d'une fin qui est la réalisation de leur désir. Mais comme ils ne cherchent pas à comprendre la cause réelle de leurs actes, ils ne pensent qu’aux buts qu’ils se sont fixés et imaginent que ces fins existent en eux-mêmes. Enfin, comme ils rencontrent hors d'eux et en eux un grand nombre de moyens qui leur sont d'un grand secours pour se procurer les choses utiles, par exemple les yeux pour voir, les dents pour mâcher, les végétaux et les animaux pour se nourrir, le soleil pour s'éclairer, la mer pour nourrir les poissons, etc., ils considèrent que tous les êtres de la nature sont comme des moyens à leur usage. Et comme ils ont rencontré ces moyens tout faits dans la nature, ils croient spontanément qu'il existe un autre être qui les a disposés en leur faveur. Ainsi est née la croyance dans un Dieu transcendant ou pour les athées dans une nature qui agit intentionnellement, et c’est ainsi qu’est née l’illusion que Dieu ou la nature agissaient comme eux-mêmes en vue d’une fin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le simple fait de considérer les choses du monde comme des moyens les empêchent de penser qu'elles se soient faites elles-mêmes et c’est pourquoi les hommes ont conclu qu'il y a un ou plusieurs maîtres de la nature qu’ils ont imaginé doués de liberté. Ils ont cru qu’elles prenaient soin de toutes choses en faveur de l'humanité et ont tout fait pour leur usage. Et n'ayant rien pu apprendre sur ces puissances, ils les ont imaginé sur le modèle de leur propre caractère. Cela les a ainsi amené à croire que les dieux règlent tout pour l'usage des hommes afin de se les attacher et d'en recevoir les plus grands honneurs. Chaque peuple a dès lors inventé des moyens divers d'honorer Dieu ou la nature afin d'obtenir qu’ils les aiment et les aident à satisfaire leurs désirs aveugles et de leur cupidité insatiable. Le préjugé finaliste s'est ainsi tourné en superstition et a jeté dans les âmes de profondes racines. De sorte que la recherche des causes finales est devenue une tendance universelle dans l’humanité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais tous ces efforts pour montrer que la nature ne fait rien en vain n'ont abouti qu'à déraisonner. Car au milieu du grand nombre d'objets utiles que nous fournit la nature, les hommes ont rencontré aussi un bon nombre de choses nuisibles comme les tempêtes, les tremblements de terre, les maladies, etc. Comment les expliquer ? Ils ont pensé que c'étaient là des effets de la colère de Dieu, provoquée par les injustices des hommes ou par leur négligence à remplir les devoirs du culte. L'expérience proteste pourtant chaque jour contre ces idées en leur montrant par une infinité d'exemples que les dévots et les impies bénéficient tout autant des bienfaits de la nature et de ses rigueurs, mais rien n'a pu arracher de leurs esprits ce préjugé invétéré. Il leur a été plus facile de mettre tout cela au rang des choses inconnues dont les hommes ignorent la fin et de rester ainsi dans leur état inné d'ignorance que de briser tout ce tissu de croyances et d’enfin raisonner.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les hommes ont donc tenu pour certain que les pensées de Dieu surpassent de beaucoup la portée de leur intelligence. Tout cela aurait suffi pour que la vérité reste cachée au genre humain, si la science mathématique n'avait appris aux hommes un autre chemin pour découvrir la vérité. La mathématique ne procède pas en effet par la considération des causes finales. Elle s'attache uniquement à l'essence et aux propriétés des figures. On peut ajouter à cela que les sciences de la nature comme la physique et la chimie ont permis peu à peu aux hommes de comprendre que la nature ne se propose aucun but dans ses opérations, qu’elle agit toujours par une nécessité intérieure dont on peut découvrir en nous avec un peu de travail les lois universelles, et que par conséquent toutes les causes finales ne sont rien que de pures fictions imaginées par les hommes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin il est amusant de remarquer que les partisans du finalisme ont inventé pour justifier leur système un nouveau genre d'argumentation, lequel consiste à réduire son contradicteur, non pas à l'absurde, mais à l'ignorance, ce qui fait bien voir qu'il ne leur reste plus aucun moyen de se défendre. Supposons par exemple qu'une pierre tombe du toit d'une maison sur la tête d'un homme et lui donne la mort. Ils diront que cette pierre est tombée tout exprès pour tuer cet homme. Comment, en effet, cela serait arrivé si Dieu ne l'avait fait tomber à cette fin (et il est vrai que ces circonstances sont souvent en très grand nombre) ? Vous répondrez peut-être que l'événement en question tient à ces deux causes : que le vent a soufflé et qu'un homme est passé par là. Mais ils vous presseront aussitôt de questions : pourquoi le vent a-t-il soufflé à ce moment ? Pourquoi un homme a-t-il passé par là, précisément à ce même moment ? Répondrez-vous encore que le vent a soufflé parce que, la veille, la mer avait commencé de s'agiter, quoique le temps fût encore calme, et que l'homme a passé par là parce qu'il se rendait à l'invitation d'un ami, ils vous presseront encore d'autres questions : mais pourquoi la mer était-elle agitée ? Pourquoi cet homme a-t-il été invité à cette même époque ? Et ainsi ils ne cesseront de vous demander la cause de la cause, jusqu'à ce que vous recouriez à la volonté transcendante de Dieu, c'est-à-dire à l'asile de l'ignorance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les finalistes tombent également dans un étonnement stupide quand ils considèrent l'économie du corps humain. Comme ils ignorent les causes d'un art si merveilleux, ils concluent que ce ne sont pas des lois naturelles, mais une industrie divine et surnaturelle qui a fabriqué ce corps et en a disposé les parties de façon qu'elles ne se nuisent point réciproquement. C'est pourquoi quiconque cherche les véritables causes des miracles et s'efforce de comprendre les choses naturelles en philosophe est tenu pour hérétique par les autorités religieuses. Ils savent bien que la disparition de l'ignorance ferait disparaître l'étonnement imbécile qui est l'unique base de leurs arguments et l'unique appui de leur autorité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais continuons à examiner les méfaits de ce préjugé universel et ses ravages dans la pensée commune. S'étant persuadé que tout ce qui se fait dans la nature se fait pour eux, les hommes ont alors pensé que le principal en chaque chose est ce qui leur est le plus utile. Ils ont alors considéré comme des objets supérieurs à tous les autres ceux qui les affectent de la meilleure façon. Ainsi se sont formées dans leur esprit ces notions qui leur servent à expliquer la nature des choses et qui dirigent les conduites humaines, comme le Bien et le Mal, l'Ordre et la Confusion, le Chaud et le Froid, la Beauté et la Laideur, etc. Et comme ils se croient libres, ils ont tiré de là les autres notions telles que la Louange et du Blâme, du Péché et du Mérite. Examinons maintenant ces préjugés, de manière à nous débarrasser une fois pour toutes de ces absurdités que les hommes nomment les morales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==Critique des morales==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les morales reposent sur l’idée que le bien et le mal existent indépendamment des hommes et que chacun dispose d’un libre arbitre pour choisir le bien et refuser le mal. Mais il est évident qu’une réalité n’est bonne ou mauvaise que relativement à un homme particulier et que rien de ce qui existe n’a le pouvoir d’agir autrement que selon le déterminisme absolu de la nature. En Dieu, c’est-à-dire dans la nature, il n’existe ni bien ni mal. Tout ce qui arrive, arrive nécessairement, et les hommes font toujours nécessairement ce qu’ils croient être bon pour eux. Les moralistes exigent pourtant des hommes qu’ils obéissent à des devoirs censés s’opposer à leur désir pour réaliser un bien qu’ils affirment être absolu et ils les condamnent sans comprendre qu’il est impossible d’agir autrement que par son désir, d’après l’idée qu’on se fait du bien. Mais tout devoir est l’expression d’un désir et toute valeur n’existe que de manière relative à un désir. De ce fait les obligations morales sont toutes illusoires et l’adhésion à une morale est le principal obstacle à l’éthique, c’est-à-dire à la recherche du vrai bonheur de tous, par la compréhension de ce qui est réellement bon ou mauvais pour chacun dans la réalité, selon les lois de la nature, sans faire intervenir aucun devoir. L’éthique exclut ainsi toute notion de devoir et n’utilise que celle de nécessité. Le désir d’un « devoir être » vient toujours d’une incompréhension de la nécessité de l’être. Ainsi moins on comprend les hommes, plus on les condamne. L’éthique ne condamne rien. Elle conduit à agir d’après la compréhension joyeuse de ce qui est bon pour chacun, d’après le seul critère de la réalisation du désir de joie selon la raison, sans se préoccuper d’aucun devoir être ni d’aucune valeur absolue. La sagesse conduit donc nécessairement à vivre libre de toute morale, précisément parce qu’elle consiste à agir par le seul commandement de la raison, par la seule nécessité de son désir, pour faire naturellement ce que chacun peut comprendre comme une source de joie pour tous les hommes, ce qui est la moralité même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==L’ordre et le désordre==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette critique vaut aussi pour les notions d’ordre et de désordre. Si les objets extérieurs sont disposés de telle sorte que nous pouvons imaginer leurs relations avec facilité, nous disons que ces objets sont bien ordonnés. Mais si cette imagination est difficile ou impossible, nous les jugeons désordonnés. Comme les objets que nous pouvons imaginer facilement nous sont les plus agréables, nous disons préférer l'ordre à la confusion, comme si l'ordre existait dans la nature. Mais la nature ignore l’ordre et le désordre parce que tout est animé par un unique déterminisme créateur. Les jugements sur l’ordre et le désordre ne viennent donc que de notre imagination, à cause de notre ignorance de la nécessité à l’œuvre dans le monde. Les ignorants prétendent ainsi que Dieu a tout créé avec ordre, ne voyant pas qu'ils lui supposent de l'imagination. Mais il n’y a ni ordre ni désordre dans le monde, si on le considère du point de vue de Dieu, c’est-à-dire la Nature : tout est parfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quant aux autres notions de même genre, comme le beau et le laid ou le juste et l’injuste, elles ne sont aussi que des façons d'imaginer qui affectent diversement l'imagination, et cela n'empêche pas les ignorants de voir là les attributs les plus importants des choses. Persuadés en effet que les choses ont été faites pour eux, ils pensent que la nature d'un être est bonne ou mauvaise, saine ou viciée, suivant les affections qu'ils en reçoivent. C’est le cas notamment pour l’esthétique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==La beauté et la laideur==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si un objet que nous percevons nous donne de la joie, nous disons qu’il est beau. Si sa perception nous donne de la tristesse, nous le disons laid. Mais la beauté et la laideur n’existent pas dans les choses. Pour celui qui, tel le sage, se réjouit à la vue de toute chose, tout est beau, et en cela le sage a parfaitement raison, puisqu’il perçoit alors la perfection divine de l’être infini qui s’incarne dans chaque chose de la nature. Inversement celui qui s’afflige à la vue de toute chose est incapable du moindre affect de beauté et jugera que tout est laid et imparfait. C’est le cas du dépressif ou du mélancolique qui, n’ayant plus conscience de ses désirs, n’est plus capable d’aucune joie, n’a plus de goût à rien, ne peut plus se réjouir d’aucune perception et vit ainsi dans le maximum d’impuissance et de malheur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le même raisonnement vaut pour les objets qui touchent l’ensemble de notre sensibilité. Quand c'est à l'aide des narines, nous les déclarons agréables ou désagréables. A l'aide de la langue, doux ou amers, etc. A l'aide du toucher, durs ou mous, rudes ou polis, etc. Enfin on dit que les objets qui ébranlent nos oreilles émettent des sons, du bruit et de l'harmonie, et l'harmonie a si fortement enchanté les hommes qu'ils ont cru qu'elle faisait partie des délices de Dieu. Il s'est même rencontré des philosophes pour s'imaginer que les mouvements célestes composent une certaine harmonie. Et certes tout cela fait assez voir que chacun a jugé des choses suivant la disposition de son cerveau et a mis les affections de son imagination à la place des choses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est pourquoi il n'y a rien d'extraordinaire que tant de controverses aient été suscitées parmi les hommes, et qu'elles aient abouti au scepticisme qui règne en maître chez les philosophes, du moins chez ceux qui n’ont pas sombré dans le dogmatisme (j’entends par là la croyance absolue dans une opinion, au mépris de la vérité intuitive et de la raison). Car bien que les hommes soient souvent en accord sur leurs perceptions, ils sont aussi souvent d’avis contraires, de telle sorte que ce qui paraît bon à l'un semble mauvais à l'autre, ce qui est bien ordonné pour celui-ci est confus pour celui-là, ce qui est agréable à tel ou tel est désagréable à un troisième, et ainsi pour mille autres choses encore. On répète sans cesse : &amp;quot;Autant de têtes, autant d'avis ; tout homme abonde dans son sens ; il n'y a pas moins de différence entre les cerveaux des hommes qu'entre leurs palais.&amp;quot; Toutes ces sentences montrent que les hommes jugent des choses suivant la disposition de leur cerveau et qu’ils exercent alors leur imagination plus que leur raison. Car si les hommes comprenaient vraiment les choses, ils trouveraient dans cette connaissance des convictions unanimes et tous vivraient ensemble dans la plus grande harmonie et le plus haut contentement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==Les délires de l’imagination==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est clair à présent que toutes les raisons dont se sert l’humanité pour expliquer les phénomènes de la nature ne sont que des modes de l'imagination, qu'elles ne renseignent point sur la nature des choses, mais seulement sur la constitution de leur imagination. Et comme ces notions fantastiques ont des noms qui indiquent des êtres réels, indépendants de l'imagination, je les nommerai non pas êtres de raison, mais êtres d'imagination. Cela posé, il devient aisé de repousser tous les arguments puisés à pareille source.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Plusieurs en effet ont l'habitude de raisonner de la sorte : si toutes les choses existent par la nécessité de la nature souverainement parfaite de Dieu, d'où viennent tant d'imperfections dans l'univers ? Par exemple, ces choses qui se corrompent jusqu'à l'infection, cette laideur nauséabonde de certains objets, le désordre, le mal, la guerre, le péché, etc. Tout cela est aisé à réfuter, car la perfection des choses doit se mesurer sur leur seule nature et leur puissance et non par le fait qu’elle plaise ou non aux hommes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quant à ceux qui demandent pourquoi Dieu n'a pas créé tous les hommes de façon à ce qu'ils se gouvernent par le seul commandement de la raison, je peux leur répondre que la matière ne lui a pas manqué pour créer toutes sortes de choses, depuis le degré le plus élevé de la perfection jusqu'au plus inférieur, ou encore que les lois de sa nature sont assez vastes pour suffire à la production de tout ce qu'un esprit infini peut concevoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J’ai ainsi terminé l’examen des principaux préjugés qui peuvent empêcher l’esprit de bien comprendre l’idée de l’être infini et progresser dans sa recherche du bonheur, jusqu’à la béatitude. S'il en reste encore quelques-uns de même sorte, un peu d'attention suffira à qui que ce soit pour les redresser. Je peux maintenant passer à l’examen de la seconde idée essentielle à comprendre pour parvenir à la sagesse, l’idée de l’être que nous sommes, c’est-à-dire l’homme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Navigateur|&lt;br /&gt;
[[L'Éthique de Spinoza - Une version pédagogique - Introduction|&lt;br /&gt;
Introduction : Méthodologie]]|&lt;br /&gt;
[[L'Éthique de Spinoza - Une version pédagogique]]|&lt;br /&gt;
[[L'Éthique de Spinoza - Une version pédagogique - Deuxième partie|Deuxième partie :  Anthropologie]]}}&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Brunogiuliani</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>http://spinozaetnous.org/wiki/L%27%C3%89thique_de_Spinoza_-_Une_version_p%C3%A9dagogique_-_Quatri%C3%A8me_partie</id>
		<title>L'Éthique de Spinoza - Une version pédagogique - Quatrième partie</title>
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				<updated>2007-07-22T08:02:02Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Brunogiuliani : &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{chapitre|&lt;br /&gt;
|1= L'Éthique de Spinoza - Une version pédagogique&lt;br /&gt;
|2= Bruno Giuliani&lt;br /&gt;
|3= Quatrième partie : Éthique&lt;br /&gt;
|4= Le bonheur : la raison et la liberté&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{éthique Giuliani}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il n’y a pas de plus grand bonheur que de vivre dans la liberté, et la liberté n’est rien d’autre qu’une joie. C’est la joie de vivre en accord avec la nature, en agissant selon la puissance créatrice de son essence. Plus nous sommes libres, puissants et joyeux, plus nous sommes vertueux et heureux, et plus nous nous approchons du souverain bien, la béatitude.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Or les seules choses qui nous empêchent de vivre dans la joie de la liberté et la puissance des vertus sont nos passions. J’entends par passions les tristesses, craintes, haines, joies et désirs qui n’expriment pas notre essence. Les passions sont en effet la seule cause de servitude et de malheur. Nos souffrances ne viennent donc pas d’un vice de la nature humaine. Elles viennent seulement de notre incapacité à agir selon la vraie puissance de notre être, c’est-à-dire la raison.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès lors le seul moyen de parvenir au bonheur suprême de la liberté est de développer notre raison et d’apprendre à l’utiliser dans le sens de notre désir, pour réaliser notre essence et jouir de la vie des bienheureux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comment transformer nos passions en vertus? Comment vivre dans la liberté et la joie quelles que soient les circonstances ? Comment jouir d’un véritable bonheur?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de répondre à ces questions, il est important de faire quelques remarques sur la notion de perfection.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==La perfection==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Contrairement à ce que nous croyons spontanément, il n’y a dans la réalité ni perfection, ni imperfection, ni bien, ni mal. Je l’ai déjà vu dans l’Ontologie, nous appelons « parfait » ce qui correspond à une attente et « bien » ce qui procure de la joie. Inversement nous appelons « imparfait » ce qui déçoit notre attente et « mal » ce qui nous fait souffrir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Or ces valeurs n’existent pas dans la réalité. Elles ne font que traduire nos états intérieurs, nos affects. Si nous cessons de projeter nos affects dans le monde, autrement dit si nous voyons simplement la réalité telle qu’elle est sans projection ni interprétation, nous la percevons comme une création constante de la nature selon des lois nécessaires sans la comparer à un modèle imaginaire et idéal. Quand nous pensons ainsi, adéquatement, nous comprenons que toute la réalité est parfaite et nous voyons que tout est bien. Tout est parfait, en effet, dans le réel, non par comparaison avec de l’imparfait ou du mauvais, mais simplement dans la mesure où cela existe. Exister est en effet une perfection. Car tout ce qui existe est déterminé par Dieu, c’est-à-dire la Nature, à exister comme cela existe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les choses, les personnes, les évènements ne peuvent pas exister autrement que comme ils existent parce qu’ils ne sont rien d’autre que des manifestations de la puissance infinie de la nature, des manières d’être de Dieu. Nous pouvons donc voir toutes les choses comme « parfaites » et « bonnes », chacune en leur genre, quand nous les percevons par l’intuition telles qu’elles sont, des incarnations de Dieu, et alors nous pouvons en éprouver de la joie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Or quand on pense la réalité adéquatement, elle devient source de joie. Nous concevons alors de l’amour pour la réalité, quelle qu’elle soit, y compris « la pire ». Ainsi même la mort qui est généralement la plus grande cause de tristesse peut devenir, quand elle est comprise adéquatement, une source de joie. Quand nous pensons adéquatement, nous devenons aussi à ce moment là sources de joie pour nous-mêmes parce que nous comprenons que nous sommes aussi parfaits que toutes les choses de la nature. Notre bonheur devient ainsi parfait lorsque que sommes capables de penser le monde dans sa perfection, c’est-à-dire lorsque nous le voyons simplement tel qu’il est.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette remarque nous fait bien comprendre que le bonheur ne s’obtient jamais en changeant le monde. Il se trouve au contraire en comprenant que notre monde est parfait, ce qui suppose un total renoncement à le changer. Changer le monde est d’ailleurs impossible : il faudrait pour cela avoir une puissance infinie, et nous ne sommes que des hommes dont la puissance est très limitée. La seule chose que nous avons la puissance de changer, ce sont nos idées. Et ce que nous pouvons faire de mieux, c’est développer nos idées vraies, pour percevoir toujours mieux la perfection de la réalité, c’est-à-dire la puissance infinie de Dieu toujours à l’œuvre dans toutes les choses de la nature, et en éprouver de la joie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourquoi souffrons-nous ? Pourquoi sommes-nous insatisfaits ? Parce que nous désirons autre chose que le réel, d’après la croyance que le monde est imparfait. Et pourquoi le croyons-nous imparfait ? Parce que nous ne le comprenons pas. Et que ne le comprenant pas, nous ne sommes pas dans la joie. La cause de la souffrance n’est donc pas le désir. C’est la pensée fausse. C’est l’ignorance et l’imagination.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En résumé, les passions et la souffrance n’ont pas d’autre origine que l’incompréhension du réel. Les vertus et la joie n’ont pas d’autre source que sa compréhension.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ceci étant vu, je vais à présent reprendre mon enquête et répondre à la question centrale de l’éthique : comment transformer nos passions en vertus, notre impuissance en puissance, notre servitude en liberté ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Commençons par mieux comprendre les causes de notre servitude.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==La condition humaine==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
===La servitude passionnelle===&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous le voyons sans cesse en nous et autour de nous, l’humanité est pour l’essentiel dominée par des affects tristes : avidités, frustrations, craintes, haines et toutes les tristesses qui leur sont associées. Dominé par les forces affectives qui naissent de l’ignorance et de l’imagination, l’être humain vit le plus souvent dans la servitude. Il est contraint intérieurement de faire le mal même lorsqu’il voit le bien et il en vient généralement à accuser les autres, la société et le destin plutôt que de réaliser qu’il est le seul responsable de sa propre impuissance à vivre dans la joie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seule manière de transformer nos passions en vertus et notre frustration en joie est la connaissance de la vérité, c’est-à-dire la compréhension de la nature, dans chaque circonstance de notre vie. Seule en effet cette compréhension nous fait connaître la perfection de la nature en nous et hors de nous et cette prise de conscience produit en nous l’affect de joie active qui est à la base de toute vertu, de la fermeté comme de la générosité. Plus nous comprenons ce que nous sommes et ce que sont les choses, plus nous sommes déterminés à agir avec la force de la vertu en éprouvant notre réelle puissance. Plus nous expérimentons la joie d’être parfait dans un monde parfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, ce n’est pas la connaissance de la vérité en tant que telle qui nous permet de nous opposer aux affects qui constituent les passions et nous font mal agir. C’est uniquement le désir et la joie qui découlent de la vraie compréhension. En effet, il ne suffit pas d’avoir une opinion vraie des choses pour être libre et éprouver une joie active. Il faut réellement comprendre, avec la puissance de sa propre pensée, ce qui nous arrive et ce que nous sommes : il faut éprouver un affect actif, c’est-à-dire une joie qui découle de l’intuition de notre essence et des choses qui nous entourent, par la réalisation de notre désir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si par exemple nous essayons de nous abstenir d’accomplir un acte quelconque, par exemple manger d’un aliment que nous aimons, parce qu’on nous a dit qu’il est mauvais pour nous de le faire, bien que nous sachions réellement cela et que nous désirions réellement la santé, nous serons impuissants et ne parviendrons pas à réprimer notre désir de manger et ce d’autant plus que nous ressentons de l’amour pour cet aliment. Si au contraire nous comprenons de manière adéquate qu’il est mauvais pour nous de manger de cet aliment par l’intuition de notre essence, alors cette pensée même s’accompagnera de la joie de ne pas en manger, non par répression de notre désir, mais au contraire par sa réalisation à travers la pensée d’autres actions à accomplir pour être dans la joie. Nous mangerons ainsi un autre aliment que nous savons être bon pour nous pour apaiser notre faim et nous sentirons libres vis-à-vis de l’alimentation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’une manière plus générale la liberté ne consiste en rien d’autre que dans la puissance de comprendre ce qui est réellement mauvais et ce qui est réellement bon pour nous, autrement dit à connaître notre essence, c’est-à-dire notre vrai désir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
===Le fondement naturel de la vertu : l’intérêt vital comme recherche de l’utile===&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous savons par intuition que chacun s’efforce nécessairement de chercher tout ce qu’il juge bon et de fuir tout ce qu’il juge mauvais. De ce fait, toutes nos actions, notre bonheur comme notre malheur, nos passions comme nos vertus ont tous la même source : le désir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Qu’est ce en effet que le malheur, sinon la frustration totale du désir, soit une tristesse maximale ? Et qu’est-ce que le bonheur, sinon la satisfaction totale du désir, soit une joie maximale ? La passion n’est rien d’autre non plus que notre désir dont la puissance est affectée par une puissance extérieure, alors que la vertu n’est rien d’autre que la pleine expression de sa seule puissance dans le sens de sa nature, de son utilité et de sa joie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi tout être humain désire nécessairement rester en vie, augmenter ses joies et diminuer ses tristesses. Mais seul celui qui réalise constamment son désir par l’actualisation de sa puissance peut effectivement vivre dans la joie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seule différence entre l’être esclave de ses passions et l’être libre qui agit par vertu réside donc dans sa puissance, ou plutôt dans sa capacité à utiliser sa puissance, qui est potentiellement infinie, non en quantité, car il n’est pas Dieu, mais en qualité, car il est une partie de Dieu, c’est-à-dire la Nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Or un être est d’autant plus puissant qu’il est déterminé à agir par des idées adéquates et d’autant plus impuissant qu’il est déterminé à agir par des idées inadéquates. Agir par vertu n’est rien en effet d’autre que vivre sous la conduite de la raison en faisant tout ce que nous comprenons comme réellement utile à notre bonheur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand nous sommes vertueux, nous ressentons que nous sommes libres et puissants et nous en éprouvons une joie totale, une joie qui est sans crainte, sans tristesse et sans haine. Qu’elle soit fermeté ou générosité, qu’elle recherche sa propre joie ou celle d’un autre, l’action vertueuse est ainsi toujours accomplie sans le sentiment de faire un effort, alors même qu’elle demande la mobilisation d’une énergie et suppose donc en un certain sens un effort de notre esprit et un mouvement de notre corps. L’action vertueuse s’accomplit en effet toujours de manière joyeuse, spontanée et naturelle. La vertu nous fait toujours agir selon une nécessité intérieure, celle du désir d’être heureux, et elle s’accompagne toujours d’un affect de joie et d’un sentiment de liberté, c’est-à-dire d’absence de contraintes. La vertu ne découle pas d’un acte de la volonté opposé au désir. Elle vient toujours de la compréhension intuitive qu’une action donnée est bonne en elle-même parce qu’elle réalise notre désir et qu’elle est source de joie. La vertu est ainsi toujours un acte d’amour, une force qui vient du cœur, un élan amoureux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le bonheur n’étant rien d’autre que la joie qui est actuellement éprouvée par un être libre qui réalise son désir, et cette joie ne venant de rien d’autre que de la connaissance de son désir, c’est-à-dire de son essence, il s’ensuit que la chose la plus utile pour atteindre le bonheur est la connaissance vraie de soi et tout ce qui y conduit, les vertus et leurs causes. Et inversement, la chose la plus nuisible est la méconnaissance de soi et tout ce qui y conduit, les passions et leurs causes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Rien n’est ainsi plus utile qu’un bon maître ou un ami qui nous amène à développer notre raison et nos vertus, et rien n’est plus nuisible qu’un mauvais maître ou un ami qui nous amène à développer nos opinions et nos passions. La prudence doit ainsi nous amener à nous méfier des mauvais maîtres et des faux amis, et à nous rapprocher au contraire des bons maîtres et des vrais amis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant il faut remarquer qu’en toute rigueur la connaissance de soi ne nécessite aucun maître. Chacun possède en effet de manière innée une idée adéquate de soi comme chacun possède nécessairement une idée adéquate de l’être, c’est-à-dire de Dieu. La connaissance de soi est d’ailleurs impossible sans la compréhension de Dieu, car notre être fini n’est rien d’autre qu’une manifestation particulière de l’être infini.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Plus nous connaissons que nous sommes une partie de Dieu, plus nous connaissons notre véritable puissance qui n’est autre que celle de Dieu telle qu’elle s’incarne dans notre être fini. Si la source du bien, de la vertu et du bonheur est la connaissance de soi, la source du bien, de la vertu et du bonheur suprême est donc la connaissance de Dieu. Et tout ce qui permet de prendre conscience que nous sommes Dieu, ou ce qui revient au même, que nous sommes vivants, puissants, parfaits, réels ou naturels est absolument bon.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant la compagnie d’autrui nous est extrêmement utile tant que nous n’avons pas développé complètement notre sagesse par la connaissance de nous-mêmes et de Dieu, et c’est pourquoi la philosophie nous conduit à développer des rapports humains raisonnables et à chercher l’intérêt d’autrui autant que le notre. Ce point mérite un approfondissement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
===De l’utile propre à l’utile commun : la genèse de la socialité===&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La relation avec les autres hommes obéit aux mêmes lois générales que la relation avec toutes les autres choses de la nature. Or une chose quelconque n’est bonne ou mauvaise que dans la mesure où elle augmente ou diminue notre puissance d’être, d’agir et de penser. Si une chose s’accorde avec notre nature, elle ne peut qu’augmenter notre puissance en nous aidant à réaliser notre désir et elle est toujours bonne. Inversement, si elle ne s’accorde pas avec notre nature, elle est mauvaise.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans la mesure où les hommes sont soumis aux passions, ils ne peuvent s’accorder en nature parce qu’ils sont alors impuissants à réaliser leur désir, ne sont pas libres ni joyeux et ne sont pas dirigés par la compréhension et la vertu. Au contraire, plus ils sont animés par des passions, plus ils sont inconstants et vicieux les uns envers les autres et plus ils s’opposent dans des conflits sans fin. Les passions et les vices ne peuvent que développer la haine et la crainte entre les hommes, en particulier quand plusieurs aiment ce qu’un seul peut posséder : un amour, un territoire, un travail, une réputation, un bien matériel etc. Le désir de posséder quoi que ce soit est ainsi une passion extrêmement nocive dans la mesure où il engendre des souffrances et des conflits avec les autres et surtout avec nous-mêmes dans la mesure où il nous empêche de réaliser notre véritable désir, qui est d’être simplement de vivre dans la joie, sans crainte de perdre quoi que ce soit, libre de tout attachement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au contraire, plus les hommes vivent dans la raison, plus ils sont libres, vertueux et joyeux, et plus ils s’accordent en nature et peuvent augmenter chacun leur puissance de celle des autres dans le cadre de l’amitié. Rien n’est d’ailleurs plus utile à un homme qu’un autre homme qui vit sous la conduite de la raison. Car celui-ci s’efforce d’agir avec autant de force pour son propre bonheur par la fermeté que pour le bonheur des autres par la générosité. D’autre part, quand deux hommes dirigés par la raison sont amis, ils augmentent chacun leur puissance par celle de l’autre et ils en augmentent d’autant leur joie, leur vertu et leur liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
===L’amitié===&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La plupart des communautés humaines étant davantage composée d’hommes soumis aux passions que dirigés par la vertu, il s’ensuit que la vie en société engendre de nombreux inconvénients dus à la rivalité, l’envie, la jalousie des uns envers les autres. Cependant, les hommes préfèrent quand même la société à la vie solitaire parce qu’elle apporte plus d’avantages que d’inconvénients pour réaliser leurs désirs et combler leurs besoins. En réalité, tous cherchent à avoir des amis, mais n’étant pas conduits par la raison, ils négligent généralement la première condition de l’amitié qui est d’être vertueux inconditionnellement auprès de ses proches. Ils cherchent ainsi passionnellement à avoir des amis comme ils cherchent à posséder des richesses et non à raisonnablement être un ami dans la vraie générosité et sans désir de possession. Tout ceci explique pourquoi la véritable amitié est si rare entre les êtres humains : elle ne peut unir en effet que les êtres suffisamment vertueux. Les relations de camaraderie fondées sur le plaisir ou l’utilité réciproque et non sur la générosité ne sont donc en fait que de pseudo amitiés. La véritable amitié est en fait extrêmement rare dans le monde et un être humain peut s’estimer heureux s’il rencontre ne serait-ce qu’un véritable ami dans sa vie, c’est-à-dire une personne réellement vertueuse avec lequel il se lie par des sentiments d’amour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
===La société heureuse===&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien que l’amitié soit rare, une société de personnes vertueuse dans laquelle chacun s’efforcerait spontanément d’aider les autres à être heureux par amitié peut tout à fait exister. Cela suppose seulement que chaque membre de cette société vive majoritairement sous la conduite de la raison et soit donc assez libre, vertueux et joyeux pour éviter les rapports d’injustice et de violence. De telles sociétés vertueuses et heureuses ont existé et existent sans doute encore, mais elles sont à l’évidence pour l’instant peu nombreuses et à une échelle fort réduite. L’important ici est de comprendre que rien ne s’oppose à ce que l’humanité entière vive dans la concorde d’une société vertueuse, si ce n’est la mauvaise éducation des enfants et le manque de philosophie des adultes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
===La philanthropie de l’homme libre===&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le bien suprême de ceux qui vivent selon la raison est la joie d’être libre et ce bien est commun à tous les hommes vertueux. En effet, tous les hommes libres se réjouissent ensemble de leur liberté et oeuvrent spontanément et généreusement au bonheur de la société toute entière sans rien en attendre en retour. Tout homme libre désire en effet autant que son propre bonheur le bonheur des autres hommes. Cela vient de ce que l’homme libre comprend que rien ne lui est plus utile pour son bonheur qu’un autre homme libre, heureux et vertueux, (c’est-à-dire un vrai ami) et il se réjouit d’autant plus du bonheur d’autrui qu’il a une plus grande connaissance de Dieu. L’homme libre agit ainsi pour que les autres hommes aiment ce qu’il aime, à savoir Dieu, c’est-à-dire la Nature, non à cause d’une affection pour un objet particulier et pour faire partager sa passion, comme on le voit partout dans la société avec les partis, les églises, les arts et les modes, mais pour que tous puissent vivre dans le bonheur en réalisant leur propre désir, selon leur goût propre, dans la joie et la sérénité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Celui qui s’efforce d’aider les autres à vivre selon la raison pour devenir libres et heureux n’agit jamais par impulsion et dans l’agitation intérieure comme le sont les passionnés. Au contraire, il agit dans la douceur et sérénité en étant pleinement en accord avec lui-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ensemble de ses désirs et de ses actions peuvent d’ailleurs être rapportés à la religion, au vrai sens du terme : le respect du sacré qui relie les hommes à Dieu et entre eux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
===La religion de l’homme libre===&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les désirs et les actions d’un homme dirigé par la raison n’ont en réalité pas d’autre cause que la compréhension de soi qui passe par la connaissance intuitive de Dieu, c’est-à-dire la Nature. Or cette connaissance s’accompagne d’un amour très différent de l’amour ordinaire, l’amour de Dieu, qui est le fondement même de la religion et qu’on peut également appeler la foi. Cet amour est fondé sur la compréhension intuitive de Dieu. Il est en tous points opposé à la croyance et la superstition religieuses qui admet que Dieu est différent de la nature et transcendant à l’homme. Ces amours passionnels sont fondés sur l’ignorance et l’imagination. L’homme libre s’attache à les détruire chaque fois qu’il le peut, avec douceur, générosité et prudence pour laisser la place à l’amour de la vérité et à l’amitié entre tous les hommes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toute personne qui s’efforce spontanément d’aider les autres à être libre et heureux en étant animé par l’amour de Dieu ne fait rien d’autre que relier les hommes entre eux et avec Dieu par un lien de joie et d’amour. Seule cette personne est réellement religieuse, et sa vertu peut être appelée '''piété'''. Un tel homme n’a besoin d’aucune croyance, aucune église, aucun dogme, aucun rite pour être totalement pieux. Il peut bien sûr les apprécier et leur trouver une utilité mais il lui suffit pour être religieux d’être vertueux, c’est-à-dire d’aimer. Il est alors animé par l’amour des autres avec autant de force que par l’amour de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
===La moralité===&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De la même façon, le désir de faire du bien qui vient de la raison peut être appelé la moralité. La vraie moralité est ainsi indépendante de toutes les morales qui sont généralement imposées, apprises et enseignées par les hommes à leurs enfants à travers l’éducation. La vraie moralité ne s’impose pas, elle se réalise librement. Elle ne s’apprend pas : elle se comprend. Elle ne s’enseigne pas : elle se révèle à chacun par le seul usage de la raison, c’est-à-dire par la pratique de la philosophie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous voyons ainsi clairement maintenant la différence entre la vertu véritable qui conduit à faire le bien et l’impuissance des morales qui conduit à condamner le mal. La vertu en effet ne condamne rien. Elle conduit au contraire à agir librement en faisant sans cesse ce que l’on comprend comme nécessairement bon pour soi et pour les autres d’après son propre désir, en exerçant joyeusement toute sa puissance dans le sens de la joie de tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au contraire l’impuissance consiste à se laisser passivement conduire par les choses extérieures pour satisfaire de faux désirs qui n’expriment pas notre vraie nature. Elle nous condamne à vivre misérablement, dans la servitude, la frustration et la tristesse et elle conduit chacun à s’indigner et à condamner de surcroît l’action de ceux qu’ils ne comprennent pas sous couvert d’une fausse moralité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Faute de vivre dans la vertu, la religion et la moralité, les hommes sont ainsi tous potentiellement en conflit les uns avec les autres, et c’est pourquoi ils en sont venus à concevoir des lois et un Etat chargé de les faire respecter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
===La nécessité du droit ===&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si les hommes vivaient tous sous la conduite de la raison, chacun pourrait utiliser son droit naturel de faire tout ce qui est en son pouvoir sans dommage pour personne. Mais comme ils sont presque tous et presque tout le temps soumis à leurs passions, il est nécessaire, du moins tant que la raison ne règne pas dans tous les esprits, qu’ils renoncent à leur droit naturel et acceptent d’obéir à des lois politiques et à un pouvoir extérieur sous peine de menace. Nul en effet ne renonce à un bien que pour échapper à un mal plus grand. Il faut d’ailleurs noter ici que la faute et l’injustice n’existent pas dans la nature mais seulement dans une société régie par des lois. Dans la nature en effet tout est juste et la faute n’existe pas, pas plus d’ailleurs que le péché. Chacun fait nécessairement ce que sa nature le conduit à faire, selon une stricte nécessité, sans aucun libre arbitre, d’une manière parfaite.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La faute et l’injustice ne sont donc rien d’autre que des désobéissances toute relatives à des lois humaines instituées pour limiter le désordre social dû au conflit entre les hommes soumis aux passions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De la même façon, le mérite et la justice ne sont rien d’autre qu’une obéissance aux lois qui permettent la concorde. Si les hommes étaient vertueux, ils seraient spontanément justes par leur seule force d’âme sans avoir besoin de lois ni de pouvoir politique pour les y obliger. Le régime politique des hommes libres est donc la démocratie directe qui correspond à l’anarchie propre à la nature. L’anarchie est ainsi l’état naturel de la société humaine, et par anarchie il ne faut pas entendre l’absence d’ordre, mais seulement l’absence d’Etat. Dans le cas où les hommes sont régis par leurs passions, l’anarchie engendre naturellement le chaos et la violence. Mais dans le cas où ils sont gouvernés par la raison, elle engendre la concorde et l’harmonie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien que les hommes soient toujours au moins un peu raisonnables, les sociétés sont majoritairement passionnelles. C’est donc dans ce cadre que nous devons philosopher et nous libérer de nos passions. Bien qu’il soit défavorable au développement de la raison, il n’empêche pas pour autant la réalisation de soi. En effet, ce n’est pas en nous coupant de l’énergie de la société que nous pouvons développer notre raison, notre liberté et notre bonheur. C’est au contraire en apprenant à canaliser tout ce qu’il y a de positif dans notre affectivité et celle des autres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comment utiliser la force des affects dans le sens de la raison ? C’est tout le problème de l’éthique. Nous savons que cela demande essentiellement de développer notre pouvoir corporel d’être affecté et notre pouvoir spirituel de comprendre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==De la servitude à la liberté==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
===Typologie rationnelle des passions en fonction de leur utilité===&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Qu’est-ce qui est réellement bon ? Et d’une manière générale, qu’est-ce qui nous est réellement utile? Nous savons par intuition que c’est tout ce qui est source de joie, et plus particulièrement ce qui nous permet d’accroître notre puissance, de maintenir notre intégrité individuelle et de vivre dans le bonheur avec les autres. Nous savons avec certitude que cela est bon dans la mesure où cela nous conduit à vivre peu à peu sous la conduite de la raison et à accomplir notre essence jusqu’à la béatitude. Inversement est nuisible tout ce qui est cause de tristesse, et donc tout ce qui diminue notre puissance, altère notre intégrité individuelle et introduit de la discorde avec les autres, car tout cela tend à fortifier en nous notre servitude passionnelle et à nous éloigner de la béatitude. A partir de là nous pouvons maintenant comprendre ce qu’il y a de bon et de mauvais dans chacune de nos affections.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Outre les affects qui sont des vertus, il existe en nous des affections bonnes et utiles parce qu’elles nous conduisent à la raison même si elles sont des passions et qu’elles n’expriment pas complètement notre essence. D’autres au contraire sont toujours mauvaises et nuisibles et donc à éviter autant que possible. Faisons l’inventaire de ces bonnes et de ces mauvaises passions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La joie et la gaieté ne sont jamais mauvaises directement mais bonnes. La tristesse et la mélancolie sont toujours et directement mauvaises. En revanche, un plaisir n’est pas toujours bon. Il est mauvais si il empêche le corps de développer sa puissance, de maintenir son intégrité et de vivre dans la concorde avec les autres. Il est bon au contraire si il ne l’empêche pas et ne nuit pas non plus à l’exercice de notre raison. De la même manière, la douleur est mauvaise, mais elle peut être bonne dans la mesure où elle nous libère de l’emprise d’un plaisir qui enchaîne notre raison et réduit notre liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’amour et le désir sont bons en eux-mêmes, mais ils peuvent avoir de l’excès quand la joie qui naît de la pensée de ce que nous aimons ou désirons n’est pas liée à une pensée adéquate de cet objet et de notre essence. Ces amours et désirs excessifs nous privent alors de liberté en nous attachant à des objets qui vont exercer sur nous leur puissance et nous rendre vulnérables à de nombreuses passions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La haine par contre ne peut jamais être bonne, ainsi que toutes les affections qui s’y rapportent : envie, raillerie, indignation, mépris, colère, vengeance, etc. Toutes en effet nous conduisent à désirer détruire ou blesser la cause de notre haine plutôt qu’à faire ce qui augmente notre puissance et nous donne de la joie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout ce qui peut nous donner des occasions de jouissance, de rire et de joie comme les aliments, les boissons, les parfums, les jeux, les arts et la sexualité est bon et utile dans la mesure où nous les cherchons sans excès et dans l’équilibre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’homme vertueux est ainsi toujours tempérant. Il ne l’est pas bien sûr pour réduire sa jouissance, mais au contraire pour la purifier de ses souffrances, la maintenir à son niveau maximum et l’enrichir en permanence jusqu’à atteindre les délices de la volupté et les splendeurs de l’extase. Il cultive ainsi sans retenue mais aussi sans excès les activités ludiques, hédonistes et érotiques pour autant qu’elles contribuent à sa liberté et au bonheur de tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Plus notre corps est affecté de joies diverses, plus notre esprit développe son aptitude à comprendre plus de choses et augmente par là sa puissance d’agir et sa capacité à percevoir intuitivement la perfection de l’être infini et à jouir ainsi de sa propre perfection.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque les autres ont pour nous de la haine, de la colère ou du mépris, la raison nous conduit à agir envers eux dans la joie et la sérénité avec amour et générosité de manière à augmenter leur puissance et à nous lier avec eux par un nouveau lien d’amitié. L’amour des ennemis auquel le Christ a invité les hommes paraît une absurdité pour celui qui vit sous le régime des passions. Il est évident et spontané pour celui qui vit sous la conduite de la raison.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’espoir et la crainte ne sont pas bons par eux-mêmes car ils incluent de la tristesse et ne sont pas fondés sur la connaissance. L’espoir est en effet une joie qui naît de la pensée d’un bien incertain et il engendre la crainte, c’est-à-dire la souffrance liée à l’imagination d’un mal possible. Cependant, l’espoir ou la crainte peuvent parfois être bons s’ils nous permettent de réduire un excès de désir et de joie. Ainsi l’espoir de l’argent nécessaire à la survie et la crainte de la misère peuvent conduire le paresseux à travailler et lui faire découvrir sa véritable puissance, qui est d’œuvrer dans l’amour à la réalisation d’une société heureuse par l’utilisation généreuse de ses compétences. De la même façon, la crainte de la honte et l’espoir d’éviter la solitude peuvent conduire l’homme lubrique et avide de femmes à rester fidèle à la femme qu’il aime. Ainsi ces passions peuvent lui faire découvrir la joie de créer une famille heureuse et de se consacrer à l’éducation de ses enfants, si bien sûr tel est son désir, et de ce fait il peut être progressivement conduit sur la voie de la raison.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Inversement la crainte de subir les passions d’une femme jalouse et l’espoir de développer sa sagesse par une vie sereine peuvent conduire un philosophe à choisir le célibat malgré son amour de la femme. Mais en revanche ses passions amoureuses peuvent lui faire découvrir sa puissance d’aimer un grand nombre de personnes dans le cadre de l’amitié.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, plus nous vivons dans la raison, moins nous sommes dépendants de l’espoir et plus nous nous affranchissons de la crainte. Notre seul désir consiste en effet à vivre ici et maintenant dans la joie de la liberté et sous la conduite de la raison, vers toujours plus de bonheur pour tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La surestime et la mésestime sont toujours mauvaises. La surestime, parce qu’elle engendre la joie excessive de l’orgueil qui est de se croire supérieur aux autres. La mésestime, parce qu’elle engendre la tristesse de l’humilité qui est de considérer son impuissance et de se croire inférieur aux autres, (ce qui est absurde, chacun étant unique en son genre et donc incomparable)&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quant à la pitié, elle semble bonne dans la mesure où elle nous conduit à aider celui dont la souffrance nous affecte de tristesse. En réalité, elle est mauvaise parce qu’elle est une diminution de puissance liée à une pensée inadéquate de l’autre. Elle est même inutile dans la mesure où la raison nous conduit spontanément à désirer le bien d’autrui et tout particulièrement de ceux qui souffrent par la seule générosité, non pas dans la tristesse, mais dans la joie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut également noter que celui qui ressent de la pitié n’agit pas selon la raison. Son esprit n’est pas animé par la compréhension de ce qui est réellement bon pour l’autre, mais par le désir de soulager sa souffrance pour se libérer en fait de sa propre tristesse. Ce faisant il ne peut pas être attentif au vrai besoin de l’autre et sera conduit à agir par impulsion selon son imagination, par exemple pour lui rendre le service ou lui donner l’argent qu’il réclame plutôt que de lui faire réellement du bien, qui est de l’aider à vivre selon la raison et selon sa vraie puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’homme raisonnable sait par ailleurs que tout ce qui arrive dans le monde a pour cause la nécessité de la nature divine, selon les lois éternelles de la nature, en conséquence de quoi il ne trouve rien qui soit digne de haine, de raillerie, de mépris, ni non plus de pitié dans le monde des hommes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il se contente donc autant qu’il le peut de bien agir et de se tenir dans la joie. Il ne se lamente pas de la souffrance des hommes et de l’injustice des sociétés. Il sait que tous les hommes peuvent abolir leur souffrance et instaurer la justice s’ils le désirent. Il sait aussi que les hommes n’agissent mal que parce ce qu’ils sont aveuglés par leur ignorance et rendus impuissants par leur esclavage passionnel. L’homme libre s’efforce donc de demeurer dans la joie tout en œuvrant à développer la raison et la justice en lui-même et dans les autres, autant que sa puissance le lui permet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quant à celui qui n’est porté à secourir autrui ni par la raison, ni par la pitié, on peut à juste titre l’appeler inhumain. Il conviendra à l’homme raisonnable et à la société de s’en protéger pour ne pas avoir à en pâtir et de développer sa sensibilité et sa raison autant que possible pour le ramener vers l’humanité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les États devront en particulier créer des centres de soin pour protéger la société des êtres que leurs passions rendent trop esclaves, vicieux et dangereux pour les autres, non bien sûr pour les punir et leur enlever leur liberté comme le font les prisons qui aggravent le mal plus qu’elles ne le soignent, mais au contraire pour les ramener avec fermeté et douceur à la puissance de la raison, c’est-à-dire à la sociabilité, la vertu et à la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La faveur est bonne et utile dans la mesure où elle est un amour pour celui qui fait du bien à autrui et qu’elle peut être comprise comme une action de l’âme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’indignation par contre est nécessairement mauvaise dans la mesure où c’est une haine pour celui a fait du mal à autrui. L’homme libre ne s’indigne pas. Il comprend que nul ne fait de mal autrement que pour éviter un mal plus grand ou en vue de ce qu’il croit être un bien. Il pardonne aux méchants leurs fautes et combat joyeusement leurs passions pour les ramener vers la justice et la raison avec fermeté et générosité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut remarquer ici que lorsque l’autorité politique châtie par la justice un citoyen injuste pour faire régner la paix dans la cité et le ramener à la vertu, il ne s’agit pas d’indignation, c’est-à-dire de haine envers celui qui agit mal, mais de moralité, c’est-à-dire de désir de faire du bien à tous sous la conduite de la raison. Le condamné doit pouvoir alors comprendre que le châtiment est alors infligé pour le bien de tous et donc aussi pour son propre bien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contentement de soi est bon quand il tire son origine de la raison, c’est-à-dire de la compréhension de notre vraie puissance d’agir. Il est alors la plus grande joie possible que nous puissions éprouver, puisqu’elle est la pensée adéquate que nous participons à la puissance infinie de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au contraire, l’humilité n’est pas une vertu parce qu’elle est une tristesse et qu’elle ne tire donc pas son origine de la raison. Elle vient de ce que nous pensons à notre impuissance plutôt qu’à notre essence, c’est-à-dire à notre puissance. L’homme raisonnable remplace avantageusement l’humilité par la modestie. La modestie est la joie liée à la conscience de sa puissance qu’il sait être limitée mais qu’il considère du point de vue de sa perfection. Elle est toujours accompagnée de fierté et empêche de tomber autant dans les excès de l’humilité que dans ceux de l’orgueil, du narcissisme et des autres passions liées à l’amour de soi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De la même façon, le remords (aussi appelé sentiment de culpabilité) n’est pas non plus une vertu. Celui qui se hait lui-même de ce qu’il a fait est en effet deux fois misérable et impuissant : non seulement il est triste d’avoir mal agi, mais en plus il est triste de se condamner lui-même de cette mauvaise action dont il s’attribue à tort la responsabilité d’après la croyance dans son libre arbitre. Le remords a pour cause non pas son essence comme il le croit mais l’impuissance de son esprit face aux passions, autrement dit son irresponsabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut remarquer cependant que l’humilité et le remords sont comme l’espoir et la crainte : ce sont des passions plus utiles que dommageables pour ceux qui ne vivent pas selon la raison. En effet, les hommes impuissants sont si généralement envieux, orgueilleux et sans honte qu’ils ne pourraient pas être maintenus disciplinés et unis en société s’ils n’étaient pas tenus par des craintes et des passions inhibitrices comme la pudeur ou le remords. Il n’est ainsi pas étonnant que les prophètes aient tant recommandé l’humilité, le repentir, l’espoir et la crainte aux foules. Ceux qui sont tenus pas ces passions peuvent en effet être plus facilement que les autres conduits à vivre dans la raison, même si cela reste relatif et fragile. La foule est terrible et vite barbare quand elle est à la fois passionnée et sans crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’orgueil et la mésestime de soi sont les pires des passions. En effet, plus nous sommes orgueilleux ou dans la mésestime de nous-mêmes, moins nous nous connaissons et plus nous sommes impuissants. Dans ces deux cas nous n’avons pas une idée de notre essence et ne ressentons donc pas la joie d’être vivants, libres et parfaits, c’est-à-dire raisonnables et vertueux. L’orgueil est pire cependant car il nous donne l’illusion d’être plus parfaits que nous sommes. Il nous fait croire supérieur aux autres et nous fait négliger de nous améliorer par la pratique de la philosophie. De plus, il nous pousse à communiquer cette illusion de supériorité aux autres, surtout s’ils se mésestiment eux-mêmes. L’orgueil nous pousse à séduire les autres et à les convaincre de nous respecter et de nous obéir pour conforter notre illusion de puissance, ce qui a pour effet d’augmenter encore notre orgueil et de nous éloigner encore plus de la raison.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De plus, quand nous sommes dans l’orgueil ou la mésestime de nous-mêmes, nous devenons très facilement soumis à toutes les autres passions, en particulier la crainte et l’espoir. La mésestime est cependant plus facile à corriger parce qu’elle est une tristesse et que notre désir s’oppose naturellement à la tristesse. Au contraire, l’orgueil étant une joie, elle ne peut s’abandonner que difficilement. Il est d’autant plus tenace que l’orgueilleux fuit la présence des généreux qui pourrait le faire revenir à la raison et qu’il recherche celle des flatteurs qui entretiennent sa fausse opinion de lui-même et sa fausse joie de se croire supérieur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut également noter que l’orgueilleux est surtout soumis aux passions de l’amour. Il a en effet tendance à aimer et encourager tout ce qui fortifie son orgueil et à avoir peur de tout ce qui peut le ramener à la modestie et plus encore à l’humilité. Il est de ce fait soumis fortement au désir de séduction pour conforter dans les yeux de ceux qui l’aiment l’opinion fausse selon laquelle il est puissant, parfait ou simplement meilleur que les autres. L’orgueilleux ne prend ainsi plaisir qu’à la compagnie des complaisants. Inversement, il est très fortement soumis à l’envie et la haine de ceux qu’on loue pour leurs vertus, en particulier des généreux et des modestes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien qu’elle lui soit contraire, la mésestime de soi est en fait très proche de l’orgueil. En effet, la mésestime de soi est une tristesse qui vient de la comparaison de soi-même avec la puissance et la vertu des autres. Elle est donc comme l’orgueil accompagnée de joie lorsque celui qui se mésestime considère l’impuissance et les vices des autres. Personne n’est ainsi plus enclin à l’envie des vertueux et à la critique des vicieux que celui qui se mésestime. De ce fait, l’humble tombe facilement dans l’idolâtrie vis-à-vis de ceux qu’ils considèrent comme puissants et par rapport auxquels il ne peut rivaliser. Il tend alors à les diviniser et à les considérer comme surhumains, comme on le voit dans le culte des idoles en vigueur dans les superstitions religieuses, les arts, le sport, etc. D’autre part, l’humble préfère censurer les fautes humaines que chercher à les corriger par la générosité. Il n’a de louange que pour la mésestime de soi et se glorifie de son humilité de façon à paraître se mésestimer (pour attiser la louange des autres, ce qui est encore une forme de séduction et d’orgueil).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La gloire par contre n’est pas toujours opposée à la raison. Le désir d’être aimé par les autres peut en effet naître de la vérité. Elle peut bien sûr être vaine et nuisible lorsqu’elle est un contentement de soi alimenté par la seule opinion des autres, en particulier de la foule des ignorants. Celui qui dépend de cet amour est alors tourmenté d’une crainte quotidienne et se donne du mal pour conserver son renom auprès des autres. Il cherche par tous les moyens à engendrer l’estime de la foule et aura tendance à vouloir rabaisser et humilier les autres pour augmenter sa gloire. Mais si la gloire a pour origine la connaissance adéquate que nous sommes loués par d’autres pour notre valeur réelle, alors elle restera mesurée et la joie qui découle de la pensée que les autres nous aiment augmentera encore notre fierté et donc notre puissance sans engendrer d’effet passionnels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quant à la honte, elle est comme le remords et la pitié une tristesse directement mauvaise. Cependant elle peut être bonne lorsqu’elle empêche l’homme vicieux d’accomplir un mal et qu’elle le conduit à comprendre ce qu’il fait. Il en est de même de la pudeur, qui est la crainte de la honte. Bien que mauvaise la pudeur peut être utile quand elle retient un homme d’accomplir un mal qu’il projette, par exemple une vengeance, et qu’elle engendre en lui le désir de faire le bien pour plaire aux autres ou ne pas leur déplaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous pouvons remarquer ici que ce qu’on appelle communément la morale est en général de la pudeur, c’est-à-dire une impuissance qui consiste à craindre de déplaire aux autres et de s’abstenir de faire ce qu’on imagine qui pourrait les décevoir. Il est vrai que celui qui s’attriste d’un mal commis et en éprouve de la honte ou du remords est plus parfait que l’impudent qui n’a aucun désir de vivre honnêtement et qui accomplit sans dégoût aucun les pires des vices. Cependant, la vraie moralité ne se base pas sur la crainte du mal. Elle a pour origine le désir de faire du bien, par amour de soi et des autres, sous la conduite de la raison, en étant affranchi de la crainte et de la pudeur, en étant uniquement animé par la force d’âme. Ainsi la pudeur retient parfois l’homme de dire la vérité aux autres, de leur rendre un service ou de leur montrer leur affection sous le prétexte de les respecter alors que c’est ce dont ils ont le plus besoin. La vraie moralité ignore en fait la morale sociale. Elle n’est pas fondée sur des passions comme la pudeur et le remords. Elle est fondée sur le désir du bonheur de tous qui est lui-même l’expression de l’amour de Dieu, c’est-à-dire la Nature. La vertu conduit ainsi à agir simplement avec courage pour faire du bien à tous d’après la compréhension de l’essence de chacun, autant qu’il est possible. La moralité ne conduit pas pour autant au mépris de la pudeur ou de la morale, pas plus qu’elle ne conduit au mépris de quoi que ce soit. Comme toute chose mauvaise, la pudeur ou le remords peuvent être bons dans la mesure où ils permettent d’éviter un mal plus grand et d’aller vers un bien, de la même manière que la douleur nous montre que la partie blessée n’est pas pourrie et engendre en nous le désir de nous soigner.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En résumé, toutes les affections de joie et de tristesse sont bonnes si elles permettent à l’esprit de développer sa puissance ou vertu, c’est-à-dire d’aller vers la raison, la liberté et la béatitude et elles sont mauvaises dans le cas contraire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En ce qui concerne les désirs, ils sont également bons ou mauvais suivant qu’ils naissent d’affections bonnes ou mauvaises. Cependant tous les désirs qui naissent des affections de joie ou de tristesse sont aveugles et donc inutiles pour atteindre la liberté et la béatitude dans la mesure où ils restent dépendant des choses extérieures et sont donc des passions qui n’expriment pas pleinement notre essence. C’est pourquoi après avoir analysé ce qu’il peut y avoir de bon et de mauvais dans chaque affection il nous faut voir maintenant comment nos affects peuvent devenir et rester actifs, c’est-à-dire raisonnables et vertueux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
===La transformation des passions en vertus ===&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comment passer de la servitude à la liberté ? Nous savons maintenant clairement que ce changement demande seulement de transformer notre affectivité, et que nous n’avons pas d’autre moyen pour cela que d’apprendre à penser le réel de manière adéquate. Tant que notre esprit est dominé par des affects qui sont des passions, nous ne pouvons pas ressentir en permanence la liberté, la joie et la sérénité qui sont indispensables au parfait bonheur. Nous sommes alors sans cesse ballottés et tourmentés par des affects contraires à notre nature, des tristesses, des craintes et des haines qui nous laissent insatisfaits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comment échapper à la servitude passionnelle ? Il suffit de comprendre que toutes les actions que nous sommes déterminés à accomplir par une affection qui est une passion peuvent aussi être déterminées à exister sans elle par la raison. Voyons cela sur un exemple : l’action de frapper. L’action qui consiste à lever le bras, serrer le poing et le mouvoir avec force de haut en bas est une vertu qui se conçoit par la structure du corps humain. Cette action peut naître d’une affection qui est une passion, par exemple la haine, la crainte ou la colère, si elle est associée à des images des choses que nous concevons confusément, par exemple la vue d’un ennemi dont nous désirons nous venger ou nous défendre et que nous désirons assommer. Mais elle peut aussi naître d’un affect raisonnable d’après l’idée adéquate de cet homme non comme ennemi mais comme être humain semblable à nous et un ami potentiel, comme le sont tous les hommes. Dans ce cas la même action de frapper existe, non pour faire du mal à mon ennemi en blessant son corps, mais pour lui faire du bien en éveillant son âme, conformément à la vertu, par générosité et avec fermeté. Dans ce cas nous n’assommerons pas notre ennemi pour lui faire du mal, mais nous agirons pour le neutraliser et le préserver de faire du mal, en étant animé par l’amour, avec l’intention ferme et inébranlable d’en faire un ami.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi plus on comprend comment agir pour réaliser son désir par la raison, moins on est déterminé par ses affections, plus on agit selon sa nature et plus on se sent libre, joyeux et serein.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand elle naît de la raison, la motivation de nos actions n’est pas extérieure et soumise aux aléas déséquilibrant des circonstances. Notre motivation à agir est intérieure. Elle reste constamment en équilibre parce qu’elle exprime la perfection de notre essence, d’après le seul fait que nous comprenons qui nous sommes et ce que nous désirons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’autre part, les désirs qui sont des passions sont toujours excessifs car ils tirent leur origine d’une joie ou d’une tristesse qui se rapporte à une seule ou quelques unes des parties de notre corps qui sont plus affectés que les autres et nous déterminent à penser à une chose plutôt qu’à une autre mais non à toutes. De ce fait, une passion n’a pas d’égard à l’utilité et la santé de notre être entier et elle nous détourne donc d’agir dans la joie et la sérénité pour notre réel bonheur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au contraire, les désirs qui naissent de la raison expriment uniquement notre essence. Ils tendent à nous faire accomplir ce que nous concevons adéquatement comme bons pour nous, c’est-à-dire à faire et à chercher tout ce qui est source de joie en prenant en considération la totalité des choses, des êtres et des évènements, d’une manière adéquate, c’est-à-dire comme des expressions de Dieu. Les désirs raisonnables sont donc des vertus qui ne peuvent que contribuer à l’utilité et la santé de notre être entier et ne peuvent donc avoir d’excès.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi l’amour de la sagesse en quoi consiste la philosophie ne peut avoir d’excès, non plus que l’amitié envers les autres ou envers soi-même, ni l’amour des biens véritables comme la santé, la science ou l’art, alors que l’amour de l’argent, d’une personne ou d’une chose qui peuvent avoir de l’excès nous détourne de la liberté et donc du vrai bonheur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque notre esprit conçoit adéquatement les choses qui l’affectent, il vit d’une manière indépendante du temps. En effet, celui qui a une idée vraie d’une chose est autant affecté par cette chose qu’elle soit présente, passée ou future. La connaissance adéquate amène en effet à considérer les choses dans leur nécessité et donc leur éternité de manière indépendante de leur existence corporelle dans le temps. Chaque chose est alors pensée intuitivement, exactement comme nous pensons l’être infini.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison nous conduit ainsi à désirer et apprécier les biens futurs ou passés comme s’ils étaient présents et à négliger les biens présents qu’elle conçoit comme la cause d’un mal futur. Au contraire, l’imagination et la sensibilité nous conduisent à être beaucoup plus affectés et attachés aux biens et aux maux présents, même s’ils amènent à des maux futurs plus grands ou empêchent d’atteindre un bien plus grand. Tout ce qui amène un plaisir facile et qui divertit des soucis tend à occuper la plus grande place du temps libre de ceux qui passent leur vie à travailler pour gagner l’argent qu’ils croient indispensable à leur bonheur, de telle sorte qu’ils passent leur temps à être affecté par des pensées qui les détournent de prendre conscience de leur essence, donc de réaliser leur vrai désir. De ce fait ils sont constamment dans la frustration et n’éprouvent jamais la joie de se sentir libre, en accord avec eux-mêmes, dans une vie qui exprime la perfection de leur essence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au contraire l’homme libre occupe la majeure partie de son temps à prendre conscience de son être en utilisant tous les moyens de cultiver son corps et son esprit de telle sorte qu’il puisse éprouver plus d’affects positifs et comprendre de choses. Il ne cesse donc d’être actif dans sa recherche de sagesse et de bonheur pour lui et pour les autres quoiqu’il fasse, travail, jeu ou repos, et il tire chaque jour de cette activité spirituelle permanente un peu plus de puissance, de liberté et de joie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison nous conduit ainsi à tout considérer d’une manière positive, joyeuse et optimiste, sans aucune pensée du mal, et donc sans aucune crainte ni aucune haine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Celui qui fait ce qui est bon pour éviter un mal n’est pas conduit par la raison. En effet, un esprit actif dont les idées sont adéquates ne pense qu’au bien et par conséquent ne ressent que de la joie. Même quand les événements tournent en sa défaveur, un homme libre pense naturellement à ce qu’il peut faire pour en tirer quelque bénéfice et il considère chaque affection négative de telle manière qu’elle puisse devenir pour lui une occasion de joie. Quoi qu’il arrive, il reste conscient de sa puissance et n’agit que pour réaliser son désir dans une totale autonomie vis-à-vis des affections qui peuvent le tirer en tous sens. Toute souffrance devient ainsi une occasion de compréhension et par là même une source de joie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous pouvons remarquer ici que les moralistes et superstitieux qui dénoncent les vices et encouragent la peur du mal plutôt qu’enseigner les vertus et le désir du bien ne tendent à rien d’autre qu’à rendre les autres aussi misérables et impuissants qu’eux-mêmes. Il n’est donc pas étonnant qu’ils soient le plus souvent insupportables et odieux aux hommes, alors que ceux qui font réellement le bien en incarnant la vertu, la liberté et la joie ne se soucient pas de dénoncer quoi que ce soit et constituent par leur seule existence et leur vivant exemple le meilleur des enseignements et des encouragements.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Contrairement aux affections, la raison produit sans cesse en nous des désirs qui nous font poursuivre directement le bien et fuir le mal qu’indirectement. Ainsi un homme malade peut absorber un médicament qu’il a en aversion selon deux affects : soit par peur de la mort, par un affect passif, soit par amour de la vie, par un affect actif. De même un juge peut condamner un coupable à la prison ou en cas de nécessité à la mort soit par haine d’après l’idée qu’il a commis le mal et que la société doit en être vengée par une passion, soit par amour et selon la raison pour contribuer au salut public, donc par une vertu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La connaissance du mal est une connaissance inadéquate parce qu’elle n’est rien d’autre que la conscience d’une tristesse dur à une incompréhension de Dieu, c’est-à-dire la Nature. Au contraire, toute connaissance adéquate découle de la puissance de notre pensée et non de la perception de notre impuissance. De ce fait elle s’accompagne toujours de joie active. Si notre esprit n’avait que des idées adéquates, il ne formerait jamais aucune notion de chose mauvaise. Il serait alors toujours dans la joie. Du fait que nous sommes inévitablement soumis à des affections plus ou moins puissantes par le simple fait que nous sommes un corps en relation avec d’autre corps, nous avons toujours tendance à vivre sous la dépendance des passions et à éprouver des tristesses qui nous font penser au mal. Cependant la raison nous conduit à vivre toujours en considérant le mal à partir du bien et non l’inverse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi si nous perdons un être cher comme nos parents, nos enfants ou nos amours, nous pouvons penser à ce qu’il y a de bien dans cet événement malheureux, à savoir la prise de conscience de l’existence éternelle de ces êtres et l’amour éternel que nous pouvons continuer à ressentir pour eux malgré leur absence physique plutôt qu’au désastre de leur perte. Nous ressentirons alors de la joie qui compensera la tristesse liée au regret de leur absence et à la frustration de notre désir de les voir encore en vie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous serons également d’autant plus joyeux malgré la tristesse de leur mort que nous comprendrons que nous n’avons pas besoin de leur existence, pas plus que de n’importe quelle autre d’ailleurs, pour vivre dans le bonheur, dans la mesure où la joie ne dépend que de la connaissance de Dieu, c’est-à-dire de l’être infini et éternel, présent toujours et partout.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De la même façon, nous pouvons accueillir la pensée de notre propre mort dans la joie et non dans la tristesse, et ce d’autant plus que nous avons une plus grande connaissance de nous-mêmes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans la pratique, la raison nous conduit à choisir de deux biens le plus grand et de deux maux le moindre. Elle nous fait comprendre qu’un bien qui empêche d’atteindre un bien plus grand est en fait un mal, et qu’un moindre mal est en réalité un bien. L’homme libre se détache donc sans mal d’un bien présent si cela lui permet d’atteindre un plus grand bien futur, et il accepte dans la joie un mal moindre s’il sait que cela lui permet d’éviter un plus grand mal. De ce fait il devient indépendant par rapport au temps et aux circonstances, n’agissant que d’après ce qu’il comprend être nécessairement le meilleur pour lui, dans une totale autonomie. Un homme libre renonce par exemple facilement à la gloire pour garantir sa tranquillité, la tranquillité étant plus propice à la liberté et à la pratique de la philosophie que la gloire qui attise l’intérêt des ignorants et amène d’inévitables ennuis. De la même façon il préfère la fatigue et les contraintes d’un travail raisonnable qui lui assure les moyens de subsistance et l’indépendance nécessaire à son bonheur que des activités lucratives et des responsabilités sociales qui risquent de lui amener des soucis et des contrariétés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au contraire, ceux qui vivent selon l’opinion sont constamment dans la servitude face aux biens présents et agissent sans vraiment savoir ce qu’ils font. C’est le cas de ceux qui croient que le bonheur demande de plaire aux autres, d’avoir beaucoup d’argent, qui ont peur de la mort, ont besoin d’être aimés, qui cherchent désespérément un conjoint ou la célébrité, etc. L’homme raisonnable est libre parce qu’il ne désire plaire qu’à lui-même. Il fait seulement ce qu’il sait être nécessaire à son bonheur en tenant compte de toutes les conséquences de ses actes. C’est fondamentalement un homme prudent : un homme qui fait à chaque instant ce qu’il sait être avec certitude le meilleur non seulement pour son bonheur actuel mais pour demeurer dans la joie tout au long de sa vie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==La vie des hommes libres==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parce qu’il ne pense qu’à la réalité, à ce qui est utile et qui le met en joie, l’homme libre ne pense jamais à la mort. Sa sagesse est donc une méditation de la vie, non de la mort.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans la mesure où il a des idées adéquates il ne se fait aucune idée des choses mauvaises ni même par conséquent des choses bonnes. C’est sans doute ce que Moïse a voulu signifier avec son histoire du premier homme. Ce mythe raconte que Dieu a créé l’homme par une puissance qui n’a pensé qu’à son utilité en le plaçant dans le paradis et qu’il a interdit à l’homme de manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal sous peine de commencer à vivre dans la crainte de la mort plutôt que de vivre dans l’amour de la vie. Puis il raconte comment l’homme a perdu sa liberté originelle et ne peut la retrouver que sous la conduite de l’esprit du Christ, c’est-à-dire de l’idée de Dieu, seul moyen pour qu’il puisse à nouveau être libre et désirer le bien des autres comme le sien propre. Le mythe devient ainsi intelligible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans la pratique, un homme libre s’évertue surtout à triompher des obstacles dans la joie, mais il évite également les dangers inutiles. Il choisit la fuite avec autant de fermeté que le combat quand la raison le conseille. De même, il n’attend rien des ignorants et ne place sa confiance que dans les hommes qu’il reconnaît également comme libres, c’est-à-dire raisonnables. Il évite donc autant que possible les bienfaits des ignorants qui sont conduits par leurs passions pour ne pas risquer de les attrister par son attitude. Cependant il sait que même les ignorants peuvent être utiles et il respecte les règles communes de l’honnêteté et de la politesse envers tous. Même s’il sait que la vraie reconnaissance ne peut exister que dans le cadre de la vraie amitié qui unit entre eux les hommes libres, il reconnaît l’importance fondamentale des valeurs sociales. Il est en particulier dans la bonne foi avec tous. Il ne trompe et ne ment jamais à personne, pour autant que la raison le détermine et cela quelles qu’en soient les conséquences apparemment mauvaises, y compris la mort. L’homme raisonnable sait en effet qu’il est plus libre dans la Cité en vivant selon le décret commun que dans la solitude où il n’obéit qu’à lui-même. Il respecte donc les lois de la Cité tout en continuant à agir principalement selon la raison, c’est-à-dire dans la fermeté et la générosité. Il n’a de haine, de colère, de mépris, de mésestime, d’indignation pour personne pas plus qu’il n’a d’orgueil, honte, pitié, humilité, etc. Il s’efforce seulement de vivre joyeusement dans la vérité, dans la religion et la moralité, cherchant toujours à vaincre la haine par l’amour et désirant toujours pour les autres le bonheur qu’il éprouve constamment en lui-même. Sachant que rien n’est mauvais en soi, que tout ce qui paraît mauvais, insupportable, immoral, horrible ou vilain ne vient en fait que d’une idée inadéquate, il s’efforce de concevoir les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes et d’écarter ces obstacles à la connaissance que sont les tristesses, les haines et les craintes. Il s’efforce à tout moment, comme nous l’avons dit, de bien faire et de se tenir en joie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’à quel point est-il possible pour la vertu humaine de parvenir à cette sagesse ? Quel est notre pouvoir réel de notre libérer de nos passions et d’éprouver la béatitude ? C’est ce qu’il nous faut voir pour terminer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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[[L'Éthique de Spinoza - Une version pédagogique - Troisième partie|Troisième partie :  Psychologie]]|&lt;br /&gt;
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		<author><name>Brunogiuliani</name></author>	</entry>

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		<title>L'Éthique de Spinoza - Une version pédagogique - Avant-propos</title>
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				<updated>2007-07-22T07:55:43Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Brunogiuliani : &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Modèle:Éthique Giuliani}}L’''Éthique'' de Spinoza est un des plus grands livres de l’histoire de la philosophie – sinon le plus grand. Proposant rien moins qu’une explication de tout ce qui existe, il apporte une réponse à la question principale de la vie humaine : comment atteindre le plus grand bonheur possible ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malheureusement, c’est aussi un des plus difficiles à comprendre. « Spinoza est le seul à avoir raisonné correctement, disait Voltaire, mais il est illisible ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré les éloges des plus grands (Goethe, Hegel, Nietzsche, Einstein…) et les efforts des pédagogues (Alain, Deleuze, Misrahi, Macherey…) pour le rendre accessible, cette œuvre reste méconnue alors qu’elle peut apporter ce dont nous avons le plus besoin : une philosophie qui amène au bonheur par la sagesse en intégrant l’art, la science, la politique et la religion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Plutôt que d’en proposer une nouvelle explication, j’ai eu l’idée de simplement la réécrire sous la forme d’une version pédagogique, avec une introduction adaptée du ''Traité de la réforme de l’entendement. ''M’inspirant librement du texte initial, j’ai supprimé et ajouté tout ce qui me semblait nécessaire à une bonne compréhension de sa pensée en m’efforçant de respecter le style sobre et rigoureux du penseur hollandais. Puisse ce modeste travail de vulgarisation participer à la libération de l’humanité en stimulant la pensée et le coeur de certains. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bruno Giuliani, été 2004, bruno.philo@wanadoo.fr, www.ecole-ethique.com&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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|&lt;br /&gt;
[[L'Éthique de Spinoza - Une version pédagogique]]|&lt;br /&gt;
[[L'Éthique de Spinoza - Une version pédagogique - Introduction|&lt;br /&gt;
Introduction : Méthodologie]]}}&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Brunogiuliani</name></author>	</entry>

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