Inscrit le: Jun 06, 2002 Messages: 746 Localisation: Poitou, France
Posté le: 06/06/2002 22:54 Sujet du message:
La démonstration d'E4P67 oppose la méditation de la vie à la crainte de la mort. Ce qui pousse l'homme ordinaire à agir, c'est l'évitement de la mort. L'action ordinaire est une négation de ce qui est censé me nier.
L'action du philosophe spinoziste est au contraire une affirmation de la
vie. Et cette affirmation ne repose pas sur une crainte ou l'espoir
d'une vie meilleure mais sur une certaine attention à la vie présente.
Cette vie, il l'avait définie dans les Pensées Métaphysiques comme la
puissance d'exister de Dieu, s'exprimant au travers de chaque parcelle de vie de l'univers. Aussi je ne pense pas que la méditation de la vie
chez Spinoza soit essentiellement une addition des petits riens qui
composent notre existence. Il s'agit plutôt à mon sens de partir de
l'attention à l'acte même de vivre, qui est en même temps une puissance
(on n'est pas chez Aritote), qui est la présence dans l'être fini de l'être absolument infini.
Le terme de meditatio renvoie en latin à la notion de milieu, de
centre. Méditer sur la vie, c'est alors d'abord se centrer sur l'acte de
vivre en lui-même, c'est aiguiser, polir cette intuition ordinairement
fugace qu'il y a à se sentir vivre, intuition intellectuelle parce que
l'objet coïncide avec le sujet : la vie s'y éprouve elle-même. Cela
n'implique aucun mépris vis-à-vis des vivants finis ou en d'autres
termes des petits riens de la vie, mais simplement de saisir
pleinement ce qu'il y a de vivant dans un être fini en partant de
l'épreuve de la vie elle-même.
J'ai le sentiment que Deleuze faisait de Spinoza un atomiste, càd
quelqu'un pour qui le multiple précède l'un. Je pense que Spinoza ne
part en réalité ni du multiple ni de l'un mais de l'identité de l'un et
du multiple. La vie est à la fois une seule et même chose infinie et une
multiplicité infinie de choses finies. Et rentrer dans cette intuition,
ce serait rentrer dans sa pleine puissance d'agir, non pas tirer sa
force de vivre d'un idéal à venir mais de la conscience attentitve de
soi, càd un être à la fois fini et et infini.
Entendons nous bien, Pierre ou Paul sont des être finis, mais ils ne
tiennent leur puissance de vivre et d'agir que de cette puissance
infinie de produire des effets qu'est la nature. En ce sens, ce n'est
pas de penser que Paul est fini qui est une erreur, mais de concevoir
cette finitude in abstracto, séparée de l'infini qui la constitue.
Je pense que votre sentiment à l'égard de l'interpretation deleuzienne du spinozisme n'est pas trés excte. J'ai l'impression que Deleuze serait d'accord avec vous en considerer que Spinoza surpasse la distinction entre l'un et le multiple. En tout cas, comme je suis préciememnt en train d'etudier ce rapport Deleuze-Spinoza, je voudrais vous démander qu'est-ce que vous a fait comprendre l'interpretation deleuzienne comme vous l'avez comprise. Finalement, je m'excuse si cette message n'est pas tellement bien écrite. C'est que le français n'est pas ma langue maternelle.
Inscrit le: Jun 06, 2002 Messages: 746 Localisation: Poitou, France
Posté le: 22/08/2002 10:38 Sujet du message:
Bonjour Cintia,
Bien sûr un "sentiment" a de grandes chances d'être inexact. Vous êtes la bienvenue pour apporter toute précision permettant de corriger l'affirmation ci-dessus.
J'ai eu néanmoins ce sentiment à partir de la façon dont (de mémoire) Deleuze interprète le passage de l'ignorance à la connaissance du second genre, puis du troisième genre. Dans Spinoza, philosophie pratique, chap. IV, il présente les notions communes comme procédant des rencontres positives où mon corps convient au moins partiellement avec d'autres. Donc d'une certaine façon la Connaissance du second genre (CN2)(raison) procéderait de celle du premier genre (CN1), même si à un moment donné se produit une rupture.
La CN1 étant essentiellement l'appréhension diverse de la réalité par l'imagination, on partirait donc du multiple pour progresser vers l'unité. Il y aurait une progression chronologique entre les différents genres de CN. Quand on sait que chez Spinoza, le connaître équivaut à l'être, nous aurions à la fois l'affirmation d'une prééminence du multiple dans l'ordre gnoséologique et ontologique.
Je pense au contraire que CN1, CN2 et CN3 coexistent et sont autonomes. Mais cela mériterait une étude détaillée. Encore une fois, les précisions et corrections que vous pourrez apporter notamment concernant Deleuze seront les bienvenues. C'est l'intérêt d'un tel forum.
J'ai également le souvenir que pour le Spinoza de Deleuze "tout est en tout" et que l'on dépasse par là l'opposition un-multiple.
Par ailleurs votre interprétation de la coexistence des trois genres de connaissance m'étonne, mais je peux me tromper. A mon sens, le troisième genre n'est pas une fin où le multiple serait ramené à l'un, il est le début d'un nouveau processus où enfin l'un peut se dire du multiple et vice versa.
Inscrit le: Jun 06, 2002 Messages: 746 Localisation: Poitou, France
Posté le: 06/09/2002 22:29 Sujet du message:
Quote:
A mon sens, le troisième genre n'est pas une fin où le multiple serait ramené à l'un, il est le début d'un nouveau processus où enfin l'un peut se dire du multiple et vice versa.
C'est pour cela que je ne pense pas qu'il y ait une progression chronologique de la CN1 à la CN3 : la CN3, qui est connaissance des choses singulières en tant qu'elles procèdent immédiatement d'un attribut, un aspect infini de la nature, est d'emblée une connaissance de l'identité de tout ce qui existe. La distinction de l'un et du multiple n'y a pas de sens, c'est pourquoi on ne peut pas dire que ''le multiple y est ramené à l'un''.
Ce que dit Spinoza sur le rapport CN2 et CN3 et à ma connaissance il n'y a que ça, c'est ''Le désir de connaître les choses d'une connaissance du troisième genre ou l'effort que nous faisons pour cela ne peuvent naître de la connaissance du premier genre, mais ils peuvent naître de celle du second.'' (E5P28) : mais le désir de connaître n'est pas la connaissance elle-même. Le désir de Dieu par ex. n'est pas la cause de l'existence de Dieu. Et si ce désir ''peut'' naître de CN2, cela ne signifie pas qu'il en naisse uniquement et nécessairement.
Dans la démonstration de cette proposition, Spinoza parle même du fait que ce désir de CN3, s'il ne procède jamais de la CN1, peut aussi bien naître de la CN2 que de la CN3. Si le désir de CN3 peut aussi procéder de la CN3 elle-même, c'est donc bien qu'elle coexiste avec les autres genres de façon autonome.
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