L'homme n'existe pas

Questions philosophiques diverses sans rapport direct avec Spinoza. (Note pour les élèves de terminale : on ne fait pas ici vos dissertations).

Enegoid
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Messagepar Enegoid » 22 juin 2008, 21:57

sescho a écrit :Sinon je rappelle - j'ai déjà tout exprimé en détail ici ; je n'y reviens pas - que pour moi "le désir est l'essence de l'Homme" est un net contre-sens sur E3P7.


Je trouve l’expression « net contresens » un peu exagérée, à propos d’une phrase que l’on trouve écrite par Spinoza lui-même, par rapport à ce que vous estimez vous-même être la bonne interprétation. Je vous cite : « Le désir, c’est l’essence même de l’homme, en tant qu’elle est conçue comme déterminée à quelque action par une de ses affections quelconque ». Précision oui, contre sens, non.

Je comprends bien la distinction que vous faites : ce n’est pas la même chose de définir le désir par l’essence que de définir l’essence par le désir. (Et je crois, mais c’est une supposition, que le désir vous ennuie car, il traîne l’homme de ci de là au gré des affections, ce qui est gênant pour un candidat à l’essence !)

Le problème, je trouve, c’est que lorsqu’on commence à réfléchir très finement aux notions articulées à la notion d’essence on est rapidement pris par une sorte de nébulosité inhérente à cette notion même d’essence.


« Ce qui constitue en premier l’essence de l’âme n’est rien d’autre que l’idée d’un corps existant en acte ». E3 p3

Voilà une définition de l’essence de l’âme, et même de telle âme particulière associée (unie ?) à tel corps.
(Mais que signifie « en premier » : y aurait-il une définition « en second » de quelque chose qui serait aussi constitutif de l’essence de l’âme ?)

L’essence de cette âme est aussi constituée par des idées adéquates et inadéquates (serait-ce le « en second » ?), ce qui découle du fait que l’âme est l’idée d’un corps (p9). C’est normal : si une essence est une définition, il en résulte des conséquences que l’on peut déduire de la définition. Et de l’essence « en premier » on peut aussi déduire que l’âme cherche à persévérer dans son être, comme toute essence d’ailleurs (p9 toujours).
Le rôle des affections, dans ce contexte est de permettre la conscience de cet effort (p9 encore). Et cet effort inclut, quant on le rapporte au corps l’appétit qui peut être aussi trivial que la faim physique, puisqu’il vise à permettre au corps de se conserver. Le désir intervient par la conscience de l’appétit. Non pas par le fait qu’une affection détermine l’homme à telle ou telle action. Et l’appétit découle de l’essence même, non pas de l’affection.

Mais si le désir fait partie de l’essence, y a t-il- d’autres parties ? Y a-t-il dans la définition de l’essence de l’homme autre chose que le désir ? La réponse est oui, puisque l’idée du corps est autre chose que le désir. L’idée sans le désir, ce dernier étant un simple mode de penser d ‘après E2 axiome 3. Je peux avoir une idée sans désir. Je peux supprimer le désir sans supprimer l’homme. Donc le désir ne fait pas partie de l’essence de l’homme…

Il n’en fait partie que dans la mesure où l’homme est poussé à agir : par sa nature activement, ou par une affection passivement.

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Messagepar Faun » 22 juin 2008, 22:31

Mais si le désir fait partie de l’essence, y a t-il- d’autres parties ? Y a-t-il dans la définition de l’essence de l’homme autre chose que le désir ? La réponse est oui, puisque l’idée du corps est autre chose que le désir. L’idée sans le désir, ce dernier étant un simple mode de penser d ‘après E2 axiome 3. Je peux avoir une idée sans désir. Je peux supprimer le désir sans supprimer l’homme. Donc le désir ne fait pas partie de l’essence de l’homme…


Pas vraiment puisque le corps et l'esprit ne peuvent pas se concevoir autrement que comme des étants réels, faisant nécessairement effort pour se conserver eux-mêmes, et même pour augmenter leur puissance. Et cet effort n'est rien d'autre que le désir, comme on peut le voir dans l'explication de la définition 1 des Affects (fin du livre 3).
D'ailleurs même l'intellect, c'est à dire l'esprit considéré sans relation au corps, a pour essence le désir, mais ce n'est pas évidemment un appétit physique, c'est le désir de comprendre. (proposition 26 partie 5).

Un homme sans désir, je ne vois pas ce que cela pourrait être, à part un cadavre...

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Messagepar sescho » 22 juin 2008, 23:39

Je reviens sur E5P24-E5P25.

Toute la controverse se résume en fait à une seule chose : la contraction de E5P25 et de E5P24 ferait dire implicitement (puisqu'elle ne le fait pas, explicitement) à E5P25 qu'il y a "connaissance du troisième genre de l'essence des choses [singulières]" Cette objection a été reprise, alors que nous discutions de E5P36S, par Louisa de Bardamu dans une discussion passée - qu'elle dit avoir lu - entre Bardamu et moi-même, référencée plus haut, sans reprise de ma réponse.

Le texte exact (Pautrat) :

E5P24: Plus nous comprenons les choses singulières, plus nous comprenons Dieu.

Démonstration : Ceci est évident à partir du Coroll. Prop. 25 p. 1.

(E1P25C : Les choses particulières ne sont rien que des affections des attributs de Dieu, autrement dit des manières par lesquelles les attributs de Dieu s'expriment de manière précise et déterminée. La démonstration est évidente à partir de la proposition 15, et de la définition 5.))

E5P25 : Le suprême effort de l'Esprit et sa suprême vertu, c'est de comprendre les choses par le troisième genre de connaissance.

Démonstration : Le troisième genre de connaissance procède à partir de l'idée adéquate de certains attributs de Dieu vers la connaissance adéquate de l'essence des choses (...) ; et plus nous comprenons les choses de cette manière, plus (par la Prop. précéd.) nous comprenons Dieu, et partant (...) la suprême vertu de l'Esprit, c'est-à-dire (...) puissance ou nature de l'Esprit, autrement dit (...) son suprême effort, c'est de connaître les choses par le troisième genre de connaissance".

Donc la contraction ferait dire par Spinoza : "Le troisième genre de connaissance procède à partir de l'idée adéquate de certains attributs de Dieu vers la connaissance adéquate de l'essence des choses [singulières.]"

Si j'introduis E5P24 dans E5P25 sans faire aucune contraction abusive, j'obtiens :

plus nous comprenons les choses par la connaissance adéquate de leur essence en procédant à partir de l'idée adéquate de certains attributs de Dieu, plus nous comprenons Dieu, étant donné que plus nous comprenons les choses singulières, plus nous comprenons Dieu.

Si j'enlève les deux "plus nous comprenons Dieu" et plus généralement les "plus" j'obtiens :

lorsque nous comprenons les choses par la connaissance adéquate de leur essence en procédant à partir de l'idée adéquate de certains attributs de Dieu, nous comprenons les choses singulières. (et donc Dieu.)

Voilà ce qui reste de factuel, sans aucun abus.

Eh bien, je n'y vois pas l'évidence revendiquée. Il n'est pas légitime d'ôter aussi les deux "nous comprenons" et tout le reste pour identifier "choses" et "choses singulières." En passant, ceci pousse à se demander ce que veut dire ce "procède à partir de l'idée adéquate de certains attributs de Dieu" qui caractérise pour la première partie la connaissance du troisième genre, et est passé à l'as dans la "discussion"... Ne serait-ce pas très lié à l'exemple choisi dans E5P36S, précisément ? Comprendre que toute chose singulière - quoiqu'on perçoive de son essence singulière - n'est pas en elle-même mais en Dieu, tout simplement ?

Comme je l'ai dit, j'admets juste que le doute est permis sur ce seul passage. Mais sur tous les autres que j'ai produits initialement, et encore ceux du TTP dernièrement, qui sont clairs comme de l'eau de roche, et sans doute TRE99-103 (que je propose à Enegoid de discuter sur un fil spécifique) le doute n'est plus permis. Cela dit, j'en suis d'accord avec Bardamu et d'autres, il reste en outre à discuter au sujet des essences.

Compte tenu de la clarté des extraits que j'ai proposé, je ne vois vraiment aucune raison de perdre mon temps à discutailler sans fin - sans compter le déchet pur, c'est sur vraiment beaucoup de choses qu'il me semble y avoir contradiction flagrante avec le texte de Spinoza - je vais arrêter pour ma part définitivement ce volet de la discussion (je t'en présente mes excuses, Louisa.)

Si quelqu'un veut reprendre ensemble tous les passages que j'ai produits ci-dessus en m'expliquant, sur la base du texte même, phrase par phrase, mot par mot, dans l'ordre logique où il est présenté, en quoi j'ai pu ou je pourrais mésinterpréter ce qu'ils disent, je l'en remercierai avec joie.


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Messagepar sescho » 23 juin 2008, 00:35

Enegoid a écrit :Je trouve l’expression « net contresens » un peu exagérée, à propos d’une phrase que l’on trouve écrite par Spinoza lui-même, par rapport à ce que vous estimez vous-même être la bonne interprétation. Je vous cite : « Le désir, c’est l’essence même de l’homme, en tant qu’elle est conçue comme déterminée à quelque action par une de ses affections quelconque ». Précision oui, contre sens, non.

Mon souci est le suivant : si je renverse et distords la proposition en disant "l'essence de l'Homme c'est le désir" je ruine potentiellement (selon comment c'est reçu) de fond en comble la philosophie de Spinoza. C'est un slogan pour hédoniste ! Alors que la vérité c'est que la "soif" (pas l'impulsion vers l'action : le désir tendu) est la plaie de l'Homme.

Spinoza ne dit pas du tout cela. Il dit en substance "Le désir n'est rien qui se trouve en dehors de l'essence." Son premier objectif est d'ordre conceptuel : il n'y a pas lieu de chercher le désir en dehors de l'essence (ce n'est pas une "faculté" qui serait hors l'essence). C'est tout.

Par ailleurs il dit bien explicitement que la plupart des désirs sont les agents de la servitude (fin de E3AppD1, et bien plus en général). Les seuls "positifs" (vis-à-vis de l'idéal humain, ce qu'il dit aussi) sont la piété et la religion. Faire dans ces conditions de Spinoza un "apologue du désir" c'est grotesque (et il ne mériterait pas d'entrer dans les grands sages de l'Histoire à ce compte.) C'est un "apologue" de la connaissance de Dieu - la Nature universelle.

Enegoid a écrit :« Ce qui constitue en premier l’essence de l’âme n’est rien d’autre que l’idée d’un corps existant en acte ». E3 p3

Voilà une définition de l’essence de l’âme, et même de telle âme particulière associée (unie ?) à tel corps.
(Mais que signifie « en premier » : y aurait-il une définition « en second » de quelque chose qui serait aussi constitutif de l’essence de l’âme ?)

Ensuite, Spinoza va terminer sur "l'âme ne connaît le Corps que par les idées des affections de celui-ci." C'est une première raison possible de dire "en premier" (lieu.) Il y a aussi le désir, la joie et la tristesse, l'amour qui ne sont pas des idées. Mais la meilleure me semble être les idées adéquates qui, par la communauté entre tous les corps, n'est plus attribuable au seul Corps, mais à Dieu.

Enegoid a écrit :Le rôle des affections, dans ce contexte est de permettre la conscience de cet effort (p9 encore). Et cet effort inclut, quant on le rapporte au corps l’appétit qui peut être aussi trivial que la faim physique, puisqu’il vise à permettre au corps de se conserver. Le désir intervient par la conscience de l’appétit. Non pas par le fait qu’une affection détermine l’homme à telle ou telle action. Et l’appétit découle de l’essence même, non pas de l’affection.

De l'essence affectée.

Enegoid a écrit :Il n’en fait partie que dans la mesure où l’homme est poussé à agir : par sa nature activement, ou par une affection passivement.

Oui, je pense que c'est cela. Mais dans les termes, ce serait cependant plutôt "le désir est l'essence même en tant qu'elle est poussée, par une modification d'elle-même, à l'action." E3AppD1, quoi...

En fin de compte, le désir chez Spinoza c'est le désir comme nous le connaissons. Il n'y a pas grand chose de plus in fine. Tout désir réel fait partie de notre nature et donc de notre essence, comme tout ce qui est en nous.

Je vais regarder ce que nous avons déjà sur l'essence sur le site.

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Messagepar Louisa » 23 juin 2008, 03:47

Sescho a écrit :E5P24: Plus nous comprenons les choses singulières, plus nous comprenons Dieu.

Démonstration : Ceci est évident à partir du Coroll. Prop. 25 p. 1.

(E1P25C : Les choses particulières ne sont rien que des affections des attributs de Dieu, autrement dit des manières par lesquelles les attributs de Dieu s'expriment de manière précise et déterminée. La démonstration est évidente à partir de la proposition 15, et de la définition 5.))

E5P25 : Le suprême effort de l'Esprit et sa suprême vertu, c'est de comprendre les choses par le troisième genre de connaissance.

Démonstration : Le troisième genre de connaissance procède à partir de l'idée adéquate de certains attributs de Dieu vers la connaissance adéquate de l'essence des choses (...) ; et plus nous comprenons les choses de cette manière, plus (par la Prop. précéd.) nous comprenons Dieu, et partant (...) la suprême vertu de l'Esprit, c'est-à-dire (...) puissance ou nature de l'Esprit, autrement dit (...) son suprême effort, c'est de connaître les choses par le troisième genre de connaissance".

Donc la contraction ferait dire par Spinoza : "Le troisième genre de connaissance procède à partir de l'idée adéquate de certains attributs de Dieu vers la connaissance adéquate de l'essence des choses [singulières.]"

Si j'introduis E5P24 dans E5P25 sans faire aucune contraction abusive, j'obtiens :

plus nous comprenons les choses par la connaissance adéquate de leur essence en procédant à partir de l'idée adéquate de certains attributs de Dieu, plus nous comprenons Dieu, étant donné que plus nous comprenons les choses singulières, plus nous comprenons Dieu.

Si j'enlève les deux "plus nous comprenons Dieu" et plus généralement les "plus" j'obtiens :

lorsque nous comprenons les choses par la connaissance adéquate de leur essence en procédant à partir de l'idée adéquate de certains attributs de Dieu, nous comprenons les choses singulières. (et donc Dieu.)

Voilà ce qui reste de factuel, sans aucun abus.


Bonjour Sescho,

merci de ton commentaire. Je proposerais de commencer par le constat que pour l'instant, personne d'entre nous ne sait interpréter la P25 d'une telle façon que l'on n'ait plus de doute. Cela signifie que cette proposition mérite un travail collectif, dans l'espoir de pouvoir enlever ce doute.

En ce qui me concerne, je suis tout à fait d'accord avec ce que tu viens de faire ci-dessus. Donc oui, comme tu le dis, cela reste du factuel, sans aucun abus.

Le problème surgit dès que nous nous demandons ce qu'il faut conclure de cela. Faut-il en conclure que le suprême effort de l'esprit, c'est de connaître les choses singulières par le troisième genre de connaissance, ou est-ce plutôt de connaitre AUTRES choses que les choses singulières par le troisième genre de connaissance (par exemple les lois de la nature)?

Comme déjà dit, pour moi il est assez clair qu'il s'agit des choses singulières et non pas d'autres choses. Du coup, on peut conclure de cette proposition que 1) le troisième genre de connaissance connaît les choses singulières, et 2) ce genre de connaissance étant dans la nature de l'esprit, il est tout à fait à notre portée.

Pourquoi est-ce que je crois qu'il faut en tirer cette conclusion? Comme mon dernier message n'était visiblement pas convaincant à ce sujet, reprenons ce que tu écris ci-dessus, en essayant d'aller un pas plus loin, c'est-à-dire en essayant d'expliciter maximalement les liens logiques qui font du raisonnement spinoziste une véritable démonstration (= indubitable) de la proposition 25.

P24: "Plus nous comprenons les choses singulières, plus nous comprenons Dieu".

Pourquoi serait-ce le cas? Parce, nous dit l'E1P25, les choses particulières sont des affections des attributs de Dieu.

Première conclusion: pour Spinoza "choses particulières" et "choses singulières" sont des synonymes (sinon l'E1P25 ne pourrait pas démontrer l'E5P24).

L'E1P25 y ajoute: les choses particulières sont les manières dont les attributs de Dieu s'expriment, de manière précise et déterminée en référant à l'E1P15, qui dit qu'il n'y a rien hors les substances (= attributs) et les manières (= leurs affections) - il n'y a donc rien hors les attributs et les choses singulières.

Deuxième conclusion: comprendre les choses singulières, c'est comprendre les manières dont les attributs de Dieu s'expriment, de manière précise et déterminée. Comme la Substance/Dieu n'est rien d'autre que ses attributs, comprendre comment ses attributs s'expriment de manière précise et déterminée, ou comprendre comment les choses singulières expriment de manière précise et déterminée les attributs, c'est effectivement comprendre Dieu.

E5P25 démo:
plus nous comprenons les choses par le troisième genre de connaissance, plus nous comprenons Dieu.

Pourquoi? En vertu de la P24, répond Spinoza. La question est donc de savoir POURQUOI pour Spinoza on peut dire que la P24 prouve le fait que comprendre davantage les choses par le troisième genre de connaissance, c'est comprendre davantage Dieu. Car la P24 ne parle PAS d'une connaissance du troisième genre, elle parle d'une connaissance des choses singulières sans préciser de quelle connaissance il s'agit. En principe, cela pourrait donc aussi bien être le premier que le deuxième ou troisième genre de connaissance.

La question cruciale est donc de savoir POURQUOI la P24 est capable de prouver la P25.

On pourrait déjà m'arrêter ici et me dire que la réponse est évidente : puisque la P24 ne précise pas de quel genre de connaissance il s'agit, il faut supposer qu'il s'agit des trois genres de connaissance. Et donc aussi du troisième genre de connaissance. Mais dire cela, c'est déjà admettre que le troisième genre de connaissance est une connaissance des choses singulières. CQFD.

On pourrait être plus exigeant et dire que ce n'est pas parce que Spinoza ne précise pas de quel genre de connaissance il s'agit, que l'on peut en conclure qu'il s'agit des trois genres de connaissance. On pourrait par exemple se dire qu'on ne peut pas vraiment connaître Dieu quand on a une idée inadéquate d'un mode. Alors la P24 ne porte que sur les idées adéquates des modes/choses singuliers, donc potentiellement sur le deuxième ou le troisième genre, ou sur les deux, mais pas sur le premier. On pourrait constater ensuite que Spinoza ne le précise pas, et que donc la P24 en elle-même ne prouve pas encore qu'une connaissance du troisième genre des choses singulières soit possible. Voyons donc ce qui se passe dans la démo de la P25, afin de vérifier si elle ne nous aide pas.

Plus nous comprenons les choses par le troisième genre, y dit Spinoza, plus nous comprenons Dieu. Ce qui le prouve, c'est la P24. Ce qui le prouve, cela doit donc être le fait que plus comprendre comment les choses singulières expriment de manière précise et déterminée les attributs de Dieu, c'est plus comprendre Dieu. Or comprendre par le troisième genre de connaissance, c'est comprendre, à partir de l'idée adéquate de certains attributs de Dieu, l'essence des choses de manière adéquate.

Par conséquent, plus nous comprenons l'essence des choses de manière adéquate à partir de l'idée adéquate de certains attributs de Dieu, plus nous comprenons Dieu, et cela PARCE plus nous comprenons comment les choses singulières expriment de manière précise et déterminée les attributs de Dieu, plus nous comprenons Dieu.

Le schéma logique démonstratif est donc: plus nous comprenons x, plus nous comprenons z, parce que plus nous comprenons y, plus nous comprenons z.

Quand ce lien logique peut-il être valide? Seulement ou bien quand x = y, ou bien quand x fait partie d'y, c'est-à-dire quand y englobe une classe d'éléments dont fait partie x (exemple: plus nous comprenons les hommes, plus nous comprenons les animaux, parce que plus nous comprenons les mammifères, plus nous comprenons les animaux).

Essayons les deux possibilités.

1) X = Y.

Si x = y, il faut dire que la compréhension de l'essence des choses à partir de l'idée adéquate des attributs de Dieu (= x), ce n'est rien d'autre que la compréhension de la manière précise et déterminée dont une chose singulière exprime les attributs de Dieu (= y). Comprendre l'essence des chose, c'est donc comprendre la manière dont les chose singulières expriment Dieu de manière précise et déterminée. Ici, la conclusion qui s'impose inévitablement, c'est que cette compréhension dont il est question porte simultanément sur l'essence des choses et sur les choses singulières, ces deux étant par hypothèse identique. La compréhension portant sur l'essence des choses étant le troisième genre de connaissance, on doit donc admettre que dans ce cas, le troisième genre de connaissance porte sur les choses singulières. CQFD

2) X fait partie d'Y.

Rappelons que x = le troisième genre de connaissance, y = connaître les choses singulières (dans l'hypothèse qu'il s'agit d'une connaissance adéquate).

On obtient donc: la connaissance du troisième genre fait partie de la connaissance des choses singulières. Cela implique qu'il y a d'autres façons de connaître les choses singulières de manière adéquate (le deuxième genre). Mais cela implique aussi que le troisième genre de connaissance est en lui-même l'une des façons dont on peut connaître les choses singulières. CQFD.

Pour le dire encore autrement: connaître l'essence des choses en partant de l'idée adéquate des attributs de Dieu, fait partie de la connaissance des choses singulières, ou est l'une des façons dont on peut comprendre comment une chose singulière exprime de manière précise et déterminée les attributs de Dieu. De nouveau, ce genre de connaissance (= le troisième) nous fait connaître une chose singulière. CQFD.

CONCLUSION:
pour que la P24 puisse PROUVER l'énoncé que "plus nous connaissons les choses par le troisième genre de connaissance, plus nous connaissons Dieu", il faut admettre que le troisième genre de connaissance porte sur les choses singulières. Supposer que le troisième genre de connaissance ne porte PAS sur les choses singulières (mais plutôt sur les lois naturelles, par exemple), c'est ôter toute la force de la démonstration, c'est donc enlever la possibilité même de considérer la P25 comme étant rationnellement prouvée.

Corollaire:
quand tu dis ci-dessus: "lorsque nous comprenons les choses par la connaissance adéquate de leur essence en procédant à partir de l'idée adéquate de certains attributs de Dieu, nous comprenons les choses singulières. (et donc Dieu.)", cela est correcte, mais SEULEMENT à condition de ne pas en conclure qu'une fois que nous connaissons les choses par le troisième genre (= x), nous comprenons d'office aussi les choses singulières(= y), parce qu'alors tu appliques le schéma logique "y fait partie de x", ce qui pourrait en théorie certes être le cas, mais ... ne prouverait plus du tout la démonstration de la P25!!

Pour que la démo de la P25 fonctionne, il faut que le troisième genre de connaissance fasse partie des types de connaissance des choses singulières, et non pas l'inverse. Bien sûr, dans le cas x = y, ta phrase est tout à fait correcte. Or il me semble que si tu dis que le troisième genre de connaissance porte non pas sur les choses singulières mais sur les lois communes de la nature, tu passes à la thèse inverse: tu fais comme si connaître les lois naturelles, c'est déjà connaître par le troisième genre de connaissace. Ensuite, il s'agit simplement "d'appliquer" cette connaissance à des choses singulières, afin d'avoir un effet affectif plus fort que le deuxième genre de connaissance (qui lui aussi porte déjà sur les lois communes de la nature). Dans ce cas, la connaissance des lois naturelles (c'est-à-dire, dans ta version, de l'essence des "choses" connues par le troisième genre) précèderait nécessairement (antériorité logique, pas forcément chronologique) la connaissance des choses singulières (puisqu'il s'agit d'une application). Autrement dit: l'application ne serait qu'un cas particulier du travail qu'il faut faire d'abord: connaître les lois communes de la natures (y faisant partie de x). Tandis que la démo de la P25 ne nous permet SEULEMENT de conclure l'inverse: ce n'est qu'en comprenant les choses singulières que nous pouvons avoir une connaissance du troisième genre (x fait donc partie de y).

Sescho a écrit :Eh bien, je n'y vois pas l'évidence revendiquée. Il n'est pas légitime d'ôter aussi les deux "nous comprenons" et tout le reste pour identifier "choses" et "choses singulières."


pour comprendre pourquoi il n'est bien plutôt pas légitime d'élargir la connaissance du troisième genre telle qu'elle est introduite dans la démo de la P25 à autre chose qu'aux choses singulières, il ne faut rien ôter de cette démonstration, il suffit de la développer en toute rigueur, en rendant explicite chaque articulation logique.

Inversement, dire que ce n'est pas légitime de conclure de la démonstration de la P25 que le troisième genre porte sur les choses singulières, cela implique qu'il faut pouvoir montrer où se trouve la faille dans le raisonnement que je viens de développer, non?
Cordialement,
L.

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Messagepar Faun » 23 juin 2008, 13:31

sescho a écrit :Faire dans ces conditions de Spinoza un "apologue du désir" c'est grotesque (et il ne mériterait pas d'entrer dans les grands sages de l'Histoire à ce compte.) C'est un "apologue" de la connaissance de Dieu - la Nature universelle.


Croyez-vous vraiment qu'il puisse exister un amour sans désir ?

Croyez-vous aussi que l'amour intellectuel de Dieu puisse exister sans le désir ?

Le désir est un affect, comme la joie qui engendre l'amour.

Il n'y a pas de connaissance sans joie, il n'y a pas de joie de comprendre sans amour, il n'y a pas d'amour de soi, de Dieu et de l'infinité des êtres sans désir.

Mon souci est le suivant : si je renverse et distords la proposition en disant "l'essence de l'Homme c'est le désir" je ruine potentiellement (selon comment c'est reçu) de fond en comble la philosophie de Spinoza. C'est un slogan pour hédoniste ! Alors que la vérité c'est que la "soif" (pas l'impulsion vers l'action : le désir tendu) est la plaie de l'Homme.


La vérité, votre vérité plutôt, qui contredit la pensée de Spinoza.

Que pensez vous alors de ces "slogans pour hédonistes" :

"plus grande est la joie qui nous affecte, plus grande la perfection à laquelle nous passons."

"user des choses, et y prendre plaisir autant que faire se peut, est d'un homme sage"

scolie de la proposition 45 de la 4eme partie.

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Messagepar hokousai » 23 juin 2008, 15:12

Croyez-vous aussi que l'amour intellectuel de Dieu puisse exister sans le désir


voir prop 26 partie 5 """..plus il désire comprendre les choses ...""

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Messagepar sescho » 23 juin 2008, 21:06

Faun a écrit :Croyez-vous vraiment qu'il puisse exister un amour sans désir ?

Croyez-vous aussi que l'amour intellectuel de Dieu puisse exister sans le désir ?

Le désir est un affect, comme la joie qui engendre l'amour.

J'ai la prétention de penser qu'on pourrait me faire crédit de ne pas me tromper sur un aspect élémentaire...

Ai-je dit que le désir était intégralement à ranger du côté du "mal" ? Non. J'ai d'abord dit ce que je pense sans doute être le véritable sens de E3P7, qui n'est en aucune façon à la gloire du désir (elle est neutre de ce point de vue.) Ensuite j'ai dit "Spinoza n'est pas un apologue du désir" ; il y a comme une nuance... Ensuite j'ai cité les désirs actifs (religion, piété, générosité), qui sont à ranger du côté du bien. Un désir actif n'est pas la "soif", il est l'expression même de la sagesse dans l'action, laquelle vient spontanément et sans aucune tension. J'approuve en outre totalement le fait qu'on prenne un plaisir sensuel qui est sans contrepartie négative plus grande, et il reste en tout état de cause cette loi que nous ne faisons rien que dans le but d'augmenter notre joie de vivre.

J'aurais peut-être dû dire "hédoniste de basse extraction" et non "hédoniste" tout court. Parce que s'il suffit de désirer pour être dans la béatitude, il faut conclure que nous ne sommes entourés que de sages ! Et que les esprits les plus tourmentés ou banalisés de la Terre vivent donc dans la béatitude...

Mais je rappelle une nouvelle fois la fin de E3AppD1 : "... j'entends sous le nom de Désir tous les efforts, impulsions, appétits et volitions de l'homme, lesquels varient en fonction de l'état d'un même homme, et il n'est pas rare de les voir tellement opposés entre eux que l'homme, tiraillé dans des sens divers, ne sache où se tourner."

On fait mieux comme apologie...

Quant à E3P12-E3P13, le "s'efforce d'imaginer", quand on sait ce que dit Spinoza de l'imagination... En conséquence (mais je n'ai pas fait l'exercice jusqu'au bout), si l'on suit l'arborescence des passions, on remonte très souvent à ces propositions, précisément...

La racine des ennuis est bien là, j'en ai peur...

Faun a écrit :Il n'y a pas de connaissance sans joie, il n'y a pas de joie de comprendre sans amour, il n'y a pas d'amour de soi, de Dieu et de l'infinité des êtres sans désir.

Je ne mettrais pas l'ordre comme cela. D'abord l'idée prime devant le désir : il peut y avoir idée sans désir, mais pas désir sans idée (E2A3.) Par ailleurs, les désirs actifs sont ceux qui naissent de la Raison, et celle-ci est la connaissance adéquate. Lorsque j'ai une connaissance vraie de quelque chose (et donc de l'essence de Dieu), ce que Spinoza présente en toute clarté comme le summum de réalisation de l'homme, où se trouve donc le désir la-dedans ? En bref, j'ai bien peur que le désir positif (celui d'apprendre encore plus par le troisième genre et celui de partager cette puissance avec le maximum d'autres hommes possible) ne vienne qu'après...

Serge

P.S. La joie qu'est l'orgueil, par exemple, ne conduit pas à l'Amour, mais à la Haine. La joie ordinaire n'est pas du tout la béatitude.
Modifié en dernier par sescho le 23 juin 2008, 23:31, modifié 1 fois.
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Messagepar Enegoid » 23 juin 2008, 21:50

sescho a écrit :lorsque nous comprenons les choses par la connaissance adéquate de leur essence en procédant à partir de l'idée adéquate de certains attributs de Dieu, nous comprenons les choses singulières. (et donc Dieu.)


Voici mon interprétation (un peu moins compacte, je l’avoue) mais semble-t-il « inverse » de la vôtre :

Le bien suprême est la connaissance de Dieu (E4 p58). Dieu est dans les choses particulières qui sont des affections des attributs de Dieu (E1 p25). Le troisième genre de connaissance c’est de passer de la connaissance de l’essence de certains attributs de Dieu (choses particulières) à l’essence des choses. Donc quand j’augmente ma connaissance des choses particulières, en passant par le 3èmre genre de connaissance qui les relie à Dieu, j’augmente ma connaissance de Dieu. Et donc c’est ce que je recherche par dessus tout : ce passage de la connaissance des choses particulières à la connaissance de Dieu (dit Spinoza).

Nul ici je pense ne qualifierait Spinoza d’hédoniste. Mais Spinoza n’a rien contre un hédonisme bien tempéré ! Je n’ai donc pas la même inquiétude que vous.

NB Sur TRE 99-103, je ne vois pas matière à discussion : c’est la relecture de ces passages qui m’a conduit à adhérer en partie à vos interprétations.

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Messagepar Enegoid » 23 juin 2008, 21:54

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Faun a écrit :Un homme sans désir, je ne vois pas ce que cela pourrait être, à part un cadavre...


Sans ironie aucune (parceque je comprends bien l'objection que vous soulevez ) je vous fais remarquer qu'un cadavre tend aussi à persévérer dans son être...


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